Guillaumin Armand JB Rocks at Trayas, 1915

 

Harriet était venue sur indication médicale. On lui avait que le Sud de la France guérirait son corps et son âme. Mais ça avait été bien difficile de partir seule même pour une contrée ensoleillée... 

Et elle était arrivée sous la pluie ! Entre Nice et l'hôtel qui l'attendait, une déluge tout aussi effrayant que l'orage qui l'entourait. Ciel noir, vacarme assourdissant de la pluis sur la tôle, rafales de vent faisant tanguer le tortillard qui s'arrêtait à chaque petite station balnéaire, laissant monter de rares voyageurs dégoulinants. Des éclairs zébraient régulièrement les nues et laissaient entrevoir alors une sombre mer en furie. Harriet était de plus en plus inquiète. Rien n'était comme elle l'espérait. Est-ce qu'elle allait distinguer le nom du village dans le haut-parleur crachotant ? Pourrait-elle l'apercevoir à l'arrêt du train entre deux vagues de pluie ?

Harriet descendit à la hâte sur le quai après qu'un voyageur lui ait dit qu'on était arrivé au Trayas. Seule, elle était seule. Personne n'était descendu avec elle. Elle se hâta de se mettre sous l'abri du toit de la petite gare ; elle avait envie de pleurer. Elle se laissa tomber sur le banc inondé pour se ressaisir. Mouillée pour mouillée, pas d'importance... Elle frissonna cependant. Elle était essoufflée comme si elle avait couru et pourtant l'effort pour descendre les hautes marches du train n'avait pas été intense. Mais rien ne ressemblait à ce qu'elle avait vu des affiches et des livres. C'était ça la Côte d'Azur ?... Il fallait qu'elle se reprenne. Petit à petit, le calme revint dans sa poitrine. Elle souffla sur la mèche qui pendouillait devant son nez et retira son chapeau imperméable, laissant un petit filet d'eau couler sur ses chaussures trempées. Le chapeau ôté, elle s'aperçut que la lumière était différente autour d'elle et que la pluie avait cessé. Alors, elle se leva, cherchant la direction qu'il fallait prendre pour sortir de la gare.

C'est en gagnant la route qu'elle la vit pour la première fois. Tout ce bleu ! Un bleu sombre, secoué de vaguelettes, parsemé de moutons blancs. Le soleil perçait à l'ouest et rapidement le bleu devenait éclatant, sauvage, violent. Le ciel se dégageait rapidement. A présent il n'y avait plus de limites avec le ciel dans le lointain mais en contrebas s'élevaient des rochers étranges, de plus en plus oranges à la lumière du soir. Harriet avait reposé sa valise qui tirait son bras. Elle pressait ses mains sur son coeur, étonnée du bonheur qui la submergeait. C'était donc vrai ces couleurs extraordinaires ! Encore mieux qu'en cartes postales ! Et la mer, la mer... Vite, aller la retrouver...

A l'instant où elle reprenait son bagage, arrivait un homme poussant une brouette.

- C'est vous la dame anglaise qui venait au Trayas ? Je vais prendre votre malle ; l'hôtel est un peu plus bas. Vous êtes arrivée avec l'orage. Faites excuse mais j'ai attendu pour monter vous chercher. Avec la pluie rageuse de chez nous !... Grosses gouttes et déchaînement du ciel, mais ça ne dure pas. Vous allez voir, tout va être bientôt sec !...

Harriet n'avait pas tout compris du discours de l'homme. Elle le suivit lorsqu'il eut placé sa valise dans la brouette, puis le dépassa hâtivement lorsqu'ils arrivèrent a un tournant au-desus des criques. Elle s'arrêta.

- Un moment, s'il vous plaît. Encore voir la mer...

- Oh, ma p'tite dame, vous la verrez la mer, à loisir, à l'hôtel ! Il n'y a pas encore beaucoup de touristes, vous aurez le choix de la chambre. Alors, vous aussi, vous aimez notre mer ?

Oui, Harriet découvrait aimer la mer d'un amour farouche, total, définitif. Elle savait qu'elle serait bien, qu'elle guérirait, qu'elle s'installerait pour toujours ici. Elle savait pourquoi elle était arrivée avec l'orage. C'était pour avoir le coup de foudre avec la Méditerranée !

Le Trayas, 1935.

 

© Lakévio

 

 PS Rappel : je ne vous visiterai pas avant plusieurs jours et ne pourrai pas aller à la pêche aux textes. Notez bien vos liens dans les commentaires pour les partages de lecture !