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Ainsi, après bien des années, je me retrouvais chez moi. C'est vrai, j'étais parti sur un coup de tête mais c'était quand même une profonde envie qui me tenaillait depuis longtemps. Au matin de ma trentaine, j'avais décidé de faire le tour du monde en solitaire sur mon voilier. Rien ne me convenait de la petite vie tranquille que je menais alors. Et je n'étais pas pressé, ni limité par la durée. Ce n'était pas une fuite juste un désir d'ailleurs et d'autrement, au gré du vent dans le sens littéral du terme. J'avais rassemblé mes économies et après avoir simplement dit "je pars" à mes parents et mon meilleur ami, j'avais largué réellement les amarres. Il m'avait fallu quinze ans pour avoir envie de revenir.

A quai, j'avais filé directement, sans m'attarder à de possibles retrouvailles, à la maison où je savais que plus personne ne m'attendait. La densité de la poussière me prit à la gorge. Je remarquai les chaussons de ma mère, placés sous la chaise à côté du buffet et la pipe ébréchée de mon père dans le cendrier. Sur la table restait encore le dernier journal qu'il avait lu. Je poussai vite la porte de la cour pour gagner le studio que je m'étais aménagé dans le garage, dès mes dix-huit ans. Il sentait l'humidité et le renfermé. J'ouvris la fenêtre et les persiennes mais le soleil fut trop cru sur la désolation des lieux : je tirai aussitôt les volets. Une fois le lit défait, je m'ancrai dans un profond sommeil. Après tout, j'étais rendu.

Au réveil, je ne savais même plus quel jour j'étais arrivé. J'eus du mal à reconnaître l'homme hirsute et barbu dans la glace et lorsque je comparai à une ancienne photographie laissée sur le cosy, je décidai qu'un grand nettoyage était nécessaire. De l'homme et des lieux. L'habitude aussi de ne rien laisser traîner et de briquer ma coque. A l'heure de l'apéro, j'étais prêt et je savais que je retrouverais mes Jojos. Georges et Johan. Ils étaient là, au café où nous avions nos habitudes. Non plus accoudés au zinc mais en terrasse parce qu'il faut dire que la petite ville côtière avait bien pris son essor. Mais c'était eux, sans aucun doute. Un peu empâtés, un peu tassés devant leurs bières mais ils sacrifiaient toujours à l'heure de césure avant la soirée. Je n'avais pas écrit ; ils ne pouvaient me joindre mais j'étais certain qu'ils ne m'avaient pas oublié. Aucun d'entre nous n'avait quitté les pensées des autres. J'allais les surprendre. Je retenais encore l'émotion qui n'allait pas manquer de déborder. Ils attendraient longtemps, avec la pudeur qu'il faut, pour me questionner. Eux parleraient pour me mettre au diapason du temps d'ici et moi, j'aurais juste à leur dire : la vie, voyez-vous, ce n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.

 

© Lakévio