viktor Tsvetkov la balade a bicyclette 1965

 

 Cécile avait beaucoup espéré de cette balade du dimanche. Le soleil radieux et la chaleur qui montait promettaient une belle journée. Elle avait tant imaginé ce dimanche ensoleillé. Sortir de la ville par la petite route de M., puis les chemins de campagne pour longer le frais ruisseau, là où l'eau devenait si claire qu'on en pouvait compter les cailloux. On s'installerait près des lys d'eau. Pierre ou Régis proposerait un tassou d'eau fraîche pour faire passer la tarte aux pommes d'Estelle. Alors on s'allongerait la tête à l'ombre et les jambes au soleil pour une toute petite sieste et cette fois-ci, Cécile avait bien l'intention de prendre place aux côtés de Marco. Si Pierre n'avait d'yeux que pour Estelle, il lui semblait qu'elle n'était pas indifférente au brun de son coeur... Avant de repartir, elle lui demanderait pour les branches de lilas...

Mais cela ne s'était pas passé ainsi. Après le goûter, les nuages avaient obscurci le ciel. De plus en plus lourds, de plus en plus gris. Le tonnerre avait grondé. Ils avaient ri. C'est bien trop tôt, un orage de mai ! Mais le ciel avait démenti. Les éclairs étaient venus zébrer le plafond sombre. L'orage était loin mais tenace ; il valait mieux rentrer avant le déluge.

- Mais, les lilas !... avait dit Cécile

Pierre et Régis avaient couru pour casser quelques branches. Marco n'avait pas bougé. 

Ils avaient heureusement quitté les chemins de terre lorsque les nuages s'étaient déversé en grêlons serrés. Ils arrivaient à la zone des jardins et s'arrêtèrent pour se réfugier aux cabanes. Bien sûr elle suivait Marco qui avait vite rentré son vélo de course dont il était si fier et il n'y avait plus de place pour celui de Cécile. Marco lui offrit de le laisser dehors...

- Rentre vite, on fermera la porte à la pluie et on se réchauffera.

Elle avait hésité et elle avait entendu Régis l'appeler :

- Il y a de la place ici ! Regarde la tête de tes lilas ! 

Elle était donc allée protéger les lilas et son vélo qui le valait bien aussi ! Ils étaient restés en silence, immobiles, sans presque se regarder. Elle regrettait déjà de n'être pas entrée avec Marco... Enfin, le fracas sur les tôles ou les planches avaient cessé et peu après tout le monde était réapparu dans les allées boueuses. Quelques gouttes tombaient encore ici et là. Cécile avait froid et envie de rentrer. Elle avait bien des regrets. Elle prit la tête de la file. C'est à l'entrée de la ville que cela arriva : elle creva. Sans doute un morceau de verre ou un méchant clou... Estelle et Pierre lui firent un signe de la main en la dépassant.

Marco passa avec un sourire narquois : Pas de chance, Cécile !

Cécile était indignée. Quelle mouche les piquait ? Pas un pour l'aider ? Qu'allait-elle faire ? Pas un outil, pas une rustine... Elle allait finir la route à pieds !... C'est alors qu'elle vit Régis avec sa petite sacoche qu'il avait toujours autour des reins. En un tour de main, il avait retiré la roue, inspecté le boyau, collé la rustine, remonté le tout sur la bicyclette. Et pendant ce temps, Cécile avait tout d'abord été en colère sur l'indifférence de son amie Estelle, le culot de Marco, puis honteuse du peu d'attention qu'elle portait à Régis qui se révélait finalement infiniment plus gentil et attentionné que les autres. Elle lui était reconnaissante même si... Non, il ne lui plaisait pas et il ne lui plairait pas plus à partir de ce moment mais c'était vraiment quelqu'un de bien qui méritait qu'on se montre vraiment amical.

- Voilà, Cécile. Ça tiendra bien jusqu'à chez toi. Je pourrai te trouver un boyau neuf, si tu veux...

Et Régis se disait : Enfin, voici ma chance de l'approcher ! Depuis le temps qu'elle me plaît...

 

 

© Lakévio