karin jurick -hands of time

 

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Diane n'avait rien voulu garder de ses parents. Elle avait vendu sans remords toutes leurs possessions et même jeté les albums de photos. Elle avait décidé d'oublier jusqu'à leurs existences. Elle ne pouvait même pas dire que c'était la faute du père, parce qu'elle aussi, sa mère, avait bien participé à la dictature qu'avait été son enfance et sa jeunesse. S'était-elle élevée une seule fois contre sa tyrannie ?... D'un geste rageur, elle avait déchiré la photo, leur arrachant la tête qu'elle avait ensuite redéchiré  encore et encore jusqu'à les réduire en minuscules bouts de papier. Mais contre toute attente, elle avait remis la photo abimée dans son sac... Et ce matin, elle venait de la retrouver entre une ordonnance et son agenda. Elle n'en avait pas terminé avec sa colère. Elle scrutait le cliché et son amertume revenait. Ils avaient toujours eu l'air de gens bien comme il faut, mais en fait, c'était un véritable tortionnaire et elle lui était parfaitement complémentaire. Et ce qu'elle venait d'apprendre, qui lui avait fait rechercher le morceau de photo, était totalement aberrant ! Diane se sentait submergée d'indignation. Oui, c'était vraiment époustouflant ! ... En plus d'être méchant, il était menteur. Enfin il arrangeait toujours sa vie à son avantage. Et elle, elle était complice ! Par exemple, il avait toujours dit que dans sa jeunesse il avait été chanteur... Combien de fois, avait-elle pensé "maître-chanteur" car il excellait dans cet art avec ses filles. Elle se demandait ce que cela aurait donné avec des garçons. Est-ce que l'un d'eux lui aurait mis son poing sur la gueule ?... Dans son roman, il avait rencontré Mireille un après-midi d'été à l'Ile de Ré. Lors d'une baignade, elle s'était fait piquée par une méduse et il l'avait aidée à sortir de l'eau et soignée avec un cataplasme de sable... Ils souriaient en évoquant leur rencontre ; il devait y avoir quelque chose de vrai mais il y avait une grande omission... En fait, le chanteur sortait du pénitencier ! Et ça, il se gardait bien de l'évoquer... Diane respirait difficilement, cherchant l'air comme si elle étouffait. Qu'est-ce qu'il avait bien pu faire, pour se retrouver au pénitencier ?... Non, il ne pouvait avoir été condamné ; il n'en serait pas sorti comme ça ! C'était son propre désir. Ce devait être un maton. Un maton terrifiant ! Alors pourquoi chanteur ? Cela avait dû lui arriver de se produire quelquefois, en amateur. Il aimait tant parader... Il chantait en effet, parfois, lorsqu'elles étaient petites et Mireille avait le sourire... 

Elle n'allait pas plaindre Mireille, quand même ! Pourquoi n'avait-elle jamais songé à quitter son tyran ? Parce que, quand même... Elle regretta soudainement d'avoir détruit la photo parce qu'elle aurait voulu revoir leurs visages, leurs expressions. Côte à côte, lui tourné vers elle... Elle se rappelait les marques d'attention, toujours lorsqu'il y avait quelqu'un, bien hypocrite... Mireille par-ci, Mireille par-là... "Attention, Mireille, c'est trop lourd pour toi", "Ne te coupe pas !"... Mais aussi, lorsqu'ils étaient seuls : "Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis", "Tu es vraiment idiote", "Tu n'es pas habillée, tu es fagotée" "Attention à ta ligne"... S'étaient-ils aimés ? Avait-elle peur de lui ? Une fois, une seule fois, elle avait dit : "Je ne peux pas divorcer, il me retrouverait"... C'était après qu'il l'ait mise sur le palier avec sa valise lors d'une dispute. Et pourtant, elle ne répliquait jamais...

Quand même, soixante ans ensemble !... Diane savait que sa mère avait abdiqué toute volonté. Il y allait de sa survie. Finalement, c'était impossible de juger... Elle avait eu la chance de pouvoir partir, de s'installer à l'étranger comme Corinne. Une ou deux cartes par an pour que cela ne retombe pas sur Mireille. Une visite tous les cinq ans... Mais voilà, à présent elle avait dû revenir ! C'était plus facile pour elle que pour sa soeur car elle ne s'était jamais mariée et n'avait pas de descendance. Oscar et Mireille n'avaient jamais connu leurs trois petits enfants canadiens...

Diane jeta le reste de photo avant de partir voir sa mère. Grâce à l'argent de l'appartement, elle avait pu lui trouver un établissement correct pour la fin de ses jours. Elle était très vieille et très perdue; elle ne la reconnaissait pas. Ce n'était pas la peine de lui parler de quoi que ce soit. Parfois, elle disait quelques mots et ce n'était pas banal, puisqu'elle demandait "Où est mon mari ?"... Amour ou habitude ?... Diane se dit qu'au moins, elle était en paix, seule, tranquille, plus houspillée, insultée et terrifiée. En arrivant à l'EHPAD, elle se surprit à dire : J'espère qu'elle profitera de ses années de sursis.

 

© Lakévio