Belinda Del Pesco (1)

 

Longtemps, je me suis couchée de bonne heure...

Moi ? Vous voulez rire ! j'ai toujours été un oiseau de nuit. Même quand j'étais gosse, dans cette chambre, justement. Ma mère me lisait une histoire, me donnait Amipanda, mon doudou qui est toujours resté là, allumait la veilleuse et, après un baiser, fermait la porte sur ce qui devait être une douce nuit... Lorsque je savais qu'elle parvenait au bas de l'escalier, je m'installais sur le rocking-chair à côté de la lampe et j'inventais des histoires pour Amipanda et la seule poupée que j'avais, offerte par mon grand-père. Je n'étais pas une petite fille à poupées. J'avais été, dans ma petite enfance, une rêveuse à elfes et lutins, mais j'étais rapidement passée aux batailles flamboyantes dans les galaxies lointaines, à la puissance laser, la chevalerie me laissant froide comme marbre. Donc, plus tard, j'eus à disposition de mes nuits, les héros de mes bandes dessinées préférées ou les personnages des feuilletons télévisés, Goldorak, les Chevaliers du Zodiaque, Olive et Tom, Jeanne et Serge, et, bien sûr, Willow, le Jedi, les Gremlins, sans oublier E.T ! Pas du genre girly, paillettes roses, Bisounours et autre Petit Poney et certainement pas Barbie ! ... Le désespoir de ma mère parce que j'étais et je suis restée fille unique.

Je me rappelle que je n'avais de copines que l'été. Parce qu'alors, j'allais traîner en vélo dans le quartier et qu'elles acceptaient de venir avec moi en pique-nique au Bois ou parfois à la piscine. Enfin, tout ça jusqu'à ce que Julien arrive.

Julien, c'était le garçon d'à côté. Il avait emménagé avec ses parents au début de l'année scolaire et j'avais remarqué que sa lumière restait longemps allumée dans sa chambre. Il n'allait pas dans la même école que moi mais je l'avais vu aussi dans son jardin. Un soir, je me suis installée à la fenêtre ; il faisait déjà froid mais j'avais envie qu'il me voit. Enfin, il est apparu pour disparaître aussitôt mais revenir tout aussi vite avec une lampe de poche et il m'envoyait des signaux !... Je suis allée chercher la vieille lampe de camping mais elle n'avait pas de pile à mon grand désespoir. Donc le matin, je l'ai guetté avant que son père ne l'emmène en voiture...

- J'ai vu les signaux

- Je sais. Alors, tu viendras ?

- Quoi ?

- Tu ne comprends pas le Morse ? Je t'ai demandé si tu pouvais aller dans ton jardin ce soir, près de la grille ?...

J'en étais si estomaquée que j'en suis restée muette. Mais à la nuit tombante, un pull sur le pyjama, j'étais au rendez-vous !

 

Ce fut la plus belle année de ma vie. De longues soirées collés à la grille qui nous séparait, ne sentant pas le froid, avec un parapluie lorsqu'il pleuvait, les yeux contemplant le ciel et les étoiles, à écouter ce que nous nous lisions à la lumière de la lampe de poche, de nos livres favoris. Nous entrions avec tant de facilité dans ces mondes imaginaires, nous revêtions nos combinaisons d'astronautes, entrions dans de puissantes fusées sophistiquées pour sauver des planètes en pulvérisant nos ennemis. L'hiver, nous allions chez l'un, chez l'autre mais l'atmosphère n'était pas la même et c'est avec un plaisir immense que, les soirs s'allongeant, nous pûmes nous retrouver dans l'un ou l'autre jardin. Ah... imaginer nos mondes déroutants et merveilleux dans les branches d'un arbre !...

 

Malheureusement, c'est aussi d'un arbre que Julien est tombé. Il ne s'en est pas remis. Son état nécessitait de tels soins que ses parents l'ont emmené dans une autre ville et je ne l'ai jamais revu. C'était aux vacances de Toussaint, loin de la maison, en Normandie... J'ai passé une année très difficile. Je pense que ma mère aussi. J'étais devenue mutique et anorexique. Je ne lisais plus, je crois même que je ne pensais plus... L'école a conseillé un psychologue. Comme je ne voulais, ne pouvais, parler de rien, la dame m'a fait dessiner. Au début, je n'en avais pas du tout envie. Et puis, j'ai commencé avec le crayon noir. Un pauvre soleil, un arbre tout sec... Rapidement, ma feuille à chaque séance s'est couverte de planètes autour du soleil, grises dans un ciel d'encre. Un jour, j'ai relié les planètes... Et le lendemain, une silhouette est apparue sur l'une d'elles. Mais je ne pouvais toujours pas en parler. Cette planète revenait sans cesse. Quelques temps après, j'ai eu envie de dessiner quelqu'un de vrai sur cette planète : un petit garçon, qui tenait quelque chose dans sa main. Ce quelque chose était une lampe et j'ai désiré prendre le crayon jaune pour montrer la lumière de la lampe et là, j'ai éclaté en sanglots. Je crois que j'ai pleuré longtemps. Et à la question, j'ai pu répondre :

- C'est Julien. Il m'appelle.

Ma mère a eu très peur. Je l'ai compris quand elle a décidé de bloquer la fenêtre. Alors, je lui ai dit :

- Tu sais, dans son monde, il va bien. Est-ce qu'on pourrait lui envoyer ce dessin ?...

J'avais dessiné pour Julien quelque chose de très inhabituel pour moi : un envol de papillons multicolores qui allaient le visiter "dans son monde". Ma mère ne savait pas où envoyer le dessin. L'école non plus ne savait pas. Aussi le dessin était resté dans un tiroir. Ma mère avait dit, comme la psychologue, que Julien savait certainement que je pensais à lui et que j'avais dessiné pour lui.

En ce matin de rangement pour cause de déménagement, je venais de retrouver ce dessin et le souvenir de cette année inoubliable et de mon ami Julien, tout m'était revenu en douceur, comme quelque chose de précieux, d'inviolable.

- Odiiiiiiiiiiiile !

- Oui, Maman !

- Ça avance, ces cartons ?...

Ben non, ça n'a pas beaucoup avancé. A vingt-quatre ans, j'étais repartie dans des galaxies lointaines, sur la planète de mon petit prince à moi qui avait toujours dix ans... J'ai refait nos batailles, puis j'ai soufflé sur les papillons pour qu'ils s'envolent encore une fois, destination connue d'eux seuls.

Ma mère va dire que je suis incorrigible, peut-être a-t-elle un peu raison.

 

© Lakévio