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C'est là qu'elle habitait, Huguette. Au deuxième étage, au fond de la courette, au-dessus du magasin.

J'étais rentré dans l'impasse pour fumer tranquille, je crois. Le patron, y m'avait mis les nerfs ; j'avais décidé de prendre la pause. 

Je la connaissais bien l'impasse, à cause de l'épicerie où Jojo m'envoyait chercher les litrons. Ils buvaient sec au garage ! Pas moi ; j'aimais pas ça et puis ça me rendait malade quand je voulais faire comme tout le monde. C'est pour ça qu'ils me taquinaient. Taquiner, oui, parce que c'était pas bien méchant après tout. Faut dire que j'étais bizarre pour eux. Je boutonnais la combi, je cirais mes pompes de travail, je me lavais les mains pour manger le casse-croûte... Ils me disaient que c'était des manies et que je resterai vieux garçon...

L'impasse était un peu sombre mais la courette assez lumineuse. Il y avait un petit arbre dans un bac et surtout une fontaine qui m'évitait de trop me laver au garage jusqu'à ce que la concierge me gueule dessus rapport à l'eau de l'immeuble gaspillée...

Cette fois-là, j'étais colère et je tournais le dos à la boutique. Ils iraient la chercher tous seuls leur vinasse, s'ils la voulaient !  Je m'allumais la deuxième cigarette quand je fus hélé par l'épicier. Son commis n'était pas fort et souvent il embauchait quelqu'un du voisinage pour descendre ou remonter les barriques. Il était gentil, alors je suis allé l'aider. Nous avons péniblement hissé un gros tonneau de la cave à la charrette dans la cour. Quand on a eu fini, après s'être épongé le front, il a sorti le tabac pour rouler la cigarette. C'est là qu'on a entendu la voix fluette au-dessus de nous.

- Bonjour Monsieur Henri ! C'est bien dur ce que vous faites.

- Ah, c'est toi, Huguette ! Tu prends un peu le soleil ?

- Pas trop longtemps, Monsieur Henri ! J'ai beaucoup de travail...

Elle me reluquait l'Huguette tout en parlant à l'épicier. J'avais ôté ma casquette et je l'avais saluée. Elle m'avait souri. Elle avait un beau visage sous une cascade de cheveux blonds qu'elle remonta prestement avec un peigne. Elle se pencha pour décrocher son arrosoir et arrosa ses quatre petits pots. Puis elle me regarda encore avec un sourire amusé. C'est malin, les filles. Elle raccrocha l'arrosoir puis me demanda tout de go :

- C'est quoi, votre petit nom ?

- Eugène. Et vous ? Ah oui, je suis bête ! C'est Huguette ! Vous vous appelez Huguette...

- Oui. Au-revoir, Eugène. Il faut aller travailler !

Je remis ma casquette et tournai les talons. je n'étais plus en colère du tout. j'étais fou ! J'étais déjà fou d'Huguette...

 

*********

- M'enfin, Eugène ! Tu aurais pu m'attendre et m'aider ! Elle est si dure à monter cette rue ! Regarde comme je suis essoufflée...

J'ai cru que je pourrais pas y arriver ! Ce que tu étais pressé ! Pourquoi que tu as voulu venir ici, Eugène ? Vois donc comme c'est vieux et cassé ! Exactement comme nous, après toutes ces années. Un drôle de pélerinage... Il y a quoi ? cinquante ans ? que je n'étais pas revenue dans ma courette... Ca fait peine à voir, ça donne à penser !...

- Tu as des regrets, ma mie ?

- Oh non, mon Eugène. C'est juste que le temps a passé bien vite...

- Mais la fontaine et le bac sont toujours là. Viens t'asseoir au soleil. Je t'ai amenée ici parce qu'ils vont le démolir le pâté de maisons et qu'on ne peut pas bien se rappeler sur un chantier, non ? Et il est temps de se rappeler... Ferme les yeux. Tu es à ta fenêtre et moi je suis en bas avec le commis...

- C'était pas le commis, c'était Monsieur Henri !

Eugène sourit et prit la main fatiguée d'Huguette. Puis il attendit, fermant les yeux aussi.

- C'est quoi, votre petit nom ?

- Eugène. Et vous ? Ah oui, je suis bête, c'est Huguette ! Vous vous appelez Huguette !...

 

© Lakévio