john mckenzie 47

 

Nous dévalions l'escalier et butions les uns dans les autres sous le porche mal éclairé. Violette regardait la troupe puis, tirant la lourde porte cochère qui fermait mal, nous poussait à la rue. Là, elle prenait la main de Dahlia et de Lilas, vérifait que Marguerite et Jasmine avaient empoigné Narcisse et s'élançait au pas de course jusqu'à l'école. Nous étions toujours en retard. Pas facile d'être à l'heure lorsqu'il s'agissait de coiffer et habiller cinq filles, sans compter le petit frère qu'il fallait laver entièrement car il faisait pipi au lit. 

Nous habitions un immeuble de quatre étages dans une banlieue pas très jolie. Un immeuble bancal mais chaleureux où tout le monde se connaissait et où s'entassaient les familles nombreuses des années cinquante. Un immeuble gai où notre mère chantait avec la radio du voisin, échangeait des recettes magiques pour faire durer le frichti plusieurs jours avec Perrette, la voisine du dessous, où notre père était connu pour rafistoler la vaisselle cassée, réparer les bécanes et parfois jouer de l'accordéon quand il n'était pas trop fatigué.

Nous courions tout le temps. Même au retour de l'école parce qu'il fallait aider la mère à mettre la table puis les plus petits à manger pour être juste à l'heure l'après-midi. Pour le goûter nous courions aussi parce que le premier arrivé avait la plus grosse tartine. Souvent la mère n'était pas là à cette heure-ci, elle faisait quelques courses ou aidait quelqu'un dans le voisinage ou encore gagnait quelques sous supplémentaires en faisant le ménage chez l'épicière. C'était donc moi qui coupait le pain et j'avais beau faire attention, il y avait toujours des protestations sur la taille de la tartine...

Moi, c'est Violette. Ma mère nous avait donné à tous des noms de fleurs. Elle disait à mon père qu'il n'avait pas besoin d'acheter un bouquet, elle l'avait en permanence à la maison. J'ai du mal à utiliser le "je". A l'époque, nous étions "nous" et au complet. Et puis, ce "je", comme je le déteste !...

Nous étions donc tout le temps en retard et ce mur n'en finissait pas. Il fallait gagner le pont pour traverser les voies du chemin de fer car l'école était de l'autre côté. Nous arrivions souvent quand tout le monde était déjà en classe. J'entends encore nos chaussures ferrées dans les couloirs. Il fallait se glisser à sa place, rouges d'avoir couru et de la honte de déranger et parfois subir les réflexions des maîtres.

Et puis un jour, la porte était entrebaillée. La porte du mur. Quelqu'un l'avait poussée. Nous nous étions arrêtés pour l'ouvrir davantage et regarder. Elle donnait sur les voies, bien sûr. On pouvait voir la gare vers le pont d'un côté et de l'autre, ce long serpent de fer qui gagnait l'autre banlieue plus cossue où nous n'étions jamais allés. Ce que nous avons vu, surtout, ce sont les maisons de l'autre côté et Marguerite montra le toit de l'école et son fronton au drapeau. Juste en face. Nous nous sommes regardées ; nous avions la même idée. Nous avons décidé de tenter le lendemain. J'avais treize ans et j'allais passer le certificat d'études...

Ce fut bien pratique ce raccourci. Le trafic n'était pas très important à l'époque même pour les trains de banlieue. Il n'y avait que quatre voies à traverser. Il falllait juste faire attention où on mettait les pieds et sauter les rails tous ensemble. A partir de ce jour, nous avons toujours réussi à arriver avant la sonnerie de l'école. Pendant trois mois.

18 juin 1954. C'était un vendredi. Jasmine portait une nouvelle robe donnée par l'épicière. Lilas récitait son texte pour le concours de poésies de sa classe et nous faisait rire car elle déformait certains mots. C'était un jour lumineux, presque l'été. Comme nous avions vu la réclame d'un cirque sur le mur, Narcisse voulait qu'on lui raconte les clowns, les éléphants, la musique. Il avait lâché les mains et faisait semblant de jouer de la trompette. Nous trois avions déjà passé les voies ; les trois autres étaient sur le terre-plein, juste au milieu. Je n'étais pas contente. On voyait Marguerite et Jasmine se débattre avec Narcisse qui ne voulait pas donner la main. Violette est retournée pour les faire traverser. Les filles sont passées mais Narcisse ne voulait rien savoir. Il voulait regarder les trains et justement il y en avait un qui approchait. Violette aurait dû serrer sa main...

Après, après... Rien ne fut plus jamais pareil. 

C'était un si beau petit garçon. 

Il avait cinq ans neuf mois et seize jours.

 

 

© Lakévio