Yuri-Bosko-a-working-woman-circa-1960

 

Travailleuses, Travailleurs... Ainsi commençaient les discours du Petit Père au peuple.

Evguenia était fière d'être travailleuse. Elle avait été plusieurs fois décorée , mais encore jamais par le Petit Père, même si son nom avait souvent été inscrit au tableau d'honneur. Evguenia n'aurait donné sa place à personne. Elle faisait un métier d'homme avec les hommes. Elle ne s'en laissait pas compter. Elle avait son caractère et elle savait commander. Sur le quai, c'est elle qu'on écoutait lorsque les bateaux rentraient pour déposer les caisses de poissons argentés. Elle plongeait ses grosses mains rudes et rougeaudes dans la glace pour saisir la pêche et l'examiner. Elle choisissait celles qu'elle voulait pour la vente à la criée. Geste rapide, cadence affirmée, voix de stentor. On n'entendait qu'elle. Et les acheteurs accouraient car elle avait l'oeil pour estimer la marchandise. A la fin du marché, elle ne refuserait pas, rouge et décoiffée, d'aller boire un verre de vodka avec les acheteurs et les compagnons. Elle passerait ses mains sous le jet, puis elle laverait ses bottes. Elle déferait le tablier ciré et le jetterait à Elena, sa copine, qui avait tâche de les rassembler. Enfin elle resserrerait son fichu sur ses boucles dorées.

Lorsqu'elle apparaîtrait au troquet, il y aurait un moment de silence par respect puis on l'appellerait de toutes parts et elle secouerait ses vastes mains où l'odeur du poison collait encore pour signifier qu'elle était avec eux tous mais avec aucun en particulier. Et elle irait avec les femmes s'installer à une table pour boire comme un homme et peut-être chanter.

Elle les aimait bien, les hommes mais elle n'avait pas de temps pour la bagatelle. A quoi bon, pour attraper le malheur et perdre son travail ? Après qu'on ait cassé la croûte il y avait les filets à réparer et les barques à nettoyer et puis la lessive de chaque jour : brosser les bottes et les cirés, laver les ponts et laver les pantalons ! Evguenia s'accordait une minute pour les reluquer, les gars. Eux, ils avaient presque tous des familles, aussi ils ne rechignaient pas à partir en mer chaque jour que Notre Seigneur fait ! Elle, elle vivait avec Elena et deux autres. Elles avaient eu des galants les jours de congé. Evguenia veillait à ce que ne soit pas des hommes mariés. Elle était pour la paix des ménages. Elle savait bien qu'on hésitait à lui conter fleurette. Elle avait une place qui n'y incitait pas. Et puis, faut être juste, Evguenia, tu es aussi forte qu'un homme parce que tu ressembles à un homme. Alors, qui voudrait de toi ! 

Cet après-midi-là, c'était jour de fête. Elena avait insisté pour qu'elle mette son beau chemisier et l'avait légèrement maquillée. Evguenia avait peur que ça lui fasse perdre son prestige et sa respectabilité. Les hommes riraient peut-être derrière son dos. Evguenia attendait que ses amies redescendent. Elle était plantée sur la pas de sa porte et regardait le bal un peu plus loin. C'était une empoignade joyeuse dans un fracas d'accordéon. Ils ne dansaient pas, ils tanguaient, se palpaient, se malaxaient, se pinçaient et riaient fort dans des contorsions infinies. Evguenia se surprit à avoir envie de se frotter ainsi, de chavirer, de vaciller... Et soudain une odeur forte d'oeillets lui chatouilla les narines. Un bouquet valsait tout seul sous son nez. Non, pas tout seul. Dessous il y avait Vladimir. Vladimir et son mètre soixante-quatre devant Evguenia et son mètre quatre-vingt-deux... 

- Qu'est-ce que tu fais, Vladimir ? dit-elle en écartant les fleurs.

- Evguenia, je t'aime. Est-ce que tu veux m'épouser ?

- C'est une plaisanterie ?

- Aujourd'hui, oui. Mais demain, je ne sais pas ! Commence par venir danser avec moi...

Evguenia éclata de rire devant l'aplomb du plus petit des pêcheurs. A la fenêtre, elle entendit rire sous cape Elena et leurs amies. Alors, elle prit les fleurs et les posa sur le banc devant la maison. Elle passa son bras sous celui de Vladimir. Après tout, son plus cher désir n'était-il pas de danser ? Et elle savait bien que personne ne rirait ouvertement du drôle de couple qu'ils formaient.

 

© Lakévio