Roland Lee aquarelle maison en Suisse

 

C'est ainsi que Roberta avait toujours imaginé sa maison et elle était fière du résultat. Malheureusement Denys n'était plus là pour le voir... Elle espérait qu'il veillait sur elle depuis le paradis ! C'est sûr qu'il était au paradis, parmi les fleurs merveilleuses et leurs senteurs exquises et suaves. Il l'avait bien mérité le pauvre chou.

Lorsqu'ils étaient arrivés ici, quand elle avait épousé Hans, elle avait promis à Denys de lui offrir le jardin de ses rêves. Hans avait relativement bien accepté Denys. C'était ça ou rien de toutes façons. Il n'était pas question pour elle d'abandonner Denys. Il était simple à vivre, son garçon : un gâteau, une chanson, un sourire, une fleur et son visage s'illuminait. Il fallait juste lui montrer de l'attention, prendre le temps de l'écouter et suggérer des choses à faire pour qu'il s'active. Elle disait "son garçon", mais ce n'était pas. Denys, son frère, n'avait pas grandi, il était resté comme un petit enfant... Son arrivée dans la belle-famille ne fut pas si simple. Elle comprenait. Ce grand gaillard de vingt-quatre ans était une bouche de plus à nourrir et n'avait pas grande utilité... En avait-t-elle entendu des réflexions de la vieille Martha d'une voix qu'elle croyait basse... Débile, cinglé, taré, encombrant, ou pire... Mais au moins celle-ci n'était pas volontairement méchante. L'horreur venait toujours de la bouche envieuse et aigrie de Mika, la soeur aînée célibataire de Hans. Elle aurait pourtant pu comprendre puisqu'elle aimait son propre frère de manière totale et exclusive. Même ce que pouvait lui expliquer celui-ci ne parvenait pas à la faire taire. On aurait dû le placer, il n'avait pas sa place dans leur maison, ils étaient bien bons de l'avoir accepté, elle ne pouvait supporter son faciès déformé, ses parents auraient dû le tuer... Ce n'était pas la première fois que les oreilles de Roberta supportaient de tels propos ; les gens peuvent être très durs avec un être différent. Et pourtant Denys était si gentil et heureux de peu de choses... Elle ne répliquait pas à Mika car elle la trouvait bête. Il est inutile de perdre son temps avec des gens têtus et bornés. Cependant, elle pensait que Hans ne prenait pas assez sa part à la défense de Denys. C'était à lui de faire accepter son beau-frère. Il ne s'y intéressait pas beaucoup, c'est vrai. Il n'était pas hostile mais indifférent car il ne le comprenait pas. Il en avait même un peu peur. Peur de Denys, si affectueux ! 

C'est de leur affection mutuelle que tout est venu. Et on a vu qui était le plus dingue !  Il était fréquent que Denys réclame de la tendresse, des baisers. Il prenait Roberta dans ses bras et l'embrassait de tout son coeur. Il était très démonstratif. Il serrait Martha aussi et elle acceptait avec distance. Mika le repoussait avec fureur. Denys avait de fréquents cauchemars et Roberta allait alors près de lui pour le rassurer. Parfois même elle s'allongeait un moment jusqu'à ce qu'il se rendorme. Mika se mit alors à colporter d'horribles choses sur Denys et sa soeur. Et malheureusement c'est à Roberta que son mari demanda de cesser les visites nocturnes. Le trouvant faible et lâche, elle avait alors menacé de partir. Il y eut une grosse querelle entre les époux. Mais Roberta obtint un secours inattendu de son beau-père. Silencieux et taciturne jusque-là, il se mit à s'intéresser à Denys, le convia au jardin, lui donna des tâches précises et simples à accomplir, ce qu'il fit bien. Il fut remarquable de voir les deux hommes s'épanouir au contact l'un de l'autre. Denys avait trouvé son élément, la terre, les semences, le goût des fleurs et Dieter une aide dévouée et précieuse. Mika n'en était que plus haineuse. Un soir que Denys insistait pour que Roberta monte avec lui à l'heure du coucher, elle avait lancé : "elle va encore lui faire des gâteries..." On vit alors Dieter se jeter sur sa fille et lui asséner une claque magistrale ce qui déclencha enfin chez Hans une réaction et des paroles appropriées. Roberta dut même tempérer les deux hommes lors de la discussion qui suivit : Mika était jalouse et difficile, elle ne se rendait pas compte des blessures qu'elle infligeait. Cependant, quelques temps après, elle fut choquée du comportement irresponsable de sa belle-soeur. 

Une fois ou deux, Denys avait tenté de l'embrasser sur la bouche. Elle l'avait repoussé lui expliquant qu'on n'agissait pas ainsi avec sa soeur. Puis elle remarqua que de plus en plus souvent il se précipitait vers Mika pour essayer de l'embrasser aussi. Elle le repoussait, évidemment, fort méchamment, y allant de ses injures et clamant qu'il fallait enfermer ce fou. Roberta se mit à l'affût, sentant qu'il se tramait quelque chose car Denys n'agissait pas ainsi auparavant. Elle n'eut pas longtemps à attendre : elle surprit Mika et Denys au lit. Voyant Roberta, Mika se saisit d'une paire de ciseaux qu'elle avait emporté avec elle et se mit à en frapper Denys. Les deux se retrouvèrent à l'hôpital. Denys revint mais pas Mika qui montrait toujours plus de signes de déséquilibre. Ce fut une période bien compliquée pour Roberta. 

Deux ans plus tard, Martha mourut brusquement sans avoir revu sa fille. Roberta savait qu'elle en voulait énormément à sa bru et elle ne put s'empêcher de se sentir soulagée. Malgré toutes les tâches qui lui incombaient alors, elle trouvait toujours du temps pour rejoindre Dieter et Denys au jardin. Elle suggérait des graines, des arbustes, des tailles et Dieter était heureux de la satisfaire. Le temps s'écoulait sur les épisodes douloureux. Puis, un matin de printemps, tout fleuri et parfumé, Denys partit au Paradis... Il était sorti sur le palier, avait admiré les arbres en fleurs et après une petite exclamation étonnée s'était affaissé, sans vie... Au moins avait-il quitté ce monde, à l'âge de cinquante-quatre ans, heureux de ce qu'il y avait vu.

Roberta rentra rejoindre les hommes qui attendaient leur petit déjeuner. Dieter avait toujours la main verte et Hans prenait plaisir à tailler, semer et ratisser depuis qu'il avait pris sa retraite. Leurs plantations étaient les enfants qu'ils n'avaient pas eu.

 

© Lakévio