David Hockney

 

J'ouvris les yeux sans bouger, savourant la chaleur du lit et le bonheur de ce bras autour de mes épaules... Je souris et me tournai pour le voir... Et là, je découvris que le lit était vide ! Le bras n'était qu'un souvenir de la nuit. J'en fus un peu désappointée ; il n'avait pas voulu assister à mon réveil ! Etait-il déçu ? Etait-il parti ? Allait-il s'enfuir en courant pour ne plus jamais me revoir ?... Qu'est-ce qu'il n'avait pas aimé ? Sûr que je ne suis pas tout à fait canon, pas vraiment une fille de magazine, un peu trop maigre et même un vrai sac d'os mais je ne le croyais pas comme ça ! Je le trouve si beau avec ses boucles et sa barbiche blonde qui chatouille lorsqu'il embrasse... Et puis, j'étais peut-être un peu retenue dans les choses de l'amour ; c'est difficile une nouvelle première fois. Mais je l'aime tant déjà ! Ce fut une si belle rencontre, juste comme ça !...

Nous étions à la terrasse d'un café sur le Boul'Mich, l'un à côté de l'autre, sans se connaître, sans se parler, plongés chacun dans un bouquin. J'étais à Paris, si beau en ce mois de mai. Ma soeur m'avait demandé de garder son appartement tandis qu'elle partait en voyage sachant que j'étais en congé de fac, ne présentant mon mémoire qu'en septembre. J'étais si heureuse de jouer les parisiennes. J'avais visité le quartier latin dont on parlait tant depuis les manifs ! J'avais vu la Sorbonne et toutes les librairies... Je n'avais pas résisté au plaisir de m'offrir un nouveau livre de la collection "Poésies Gallimard" : René Char, Fureur et Mystère, et je le goûtais comme un bonbon, roulant les mots en bouche plutôt que de savourer mon Perrier-menthe. Le serveur, affairé, se faufilait comme il pouvait entre les tables serrées et les consommateurs qui prenaient leurs aises sous le soleil. Il accrocha le journal du voisin qui tomba et son "pardon" me fit lever la tête.

Le jeune homme d'à côté avait rattrapé son quotidien qu'il reposait tranquillement sur l'étroite table. Je remarquai ses mains. Des mains divinement longues aux doigts fins. Mes yeux remontèrent à son visage. Je rougis car je constatai qu'il me regardait avec un sourire. Rapidement je fis l'inventaire de ses cheveux légèrement bouclés sur son col, ses yeux gris bleus un peu tristes, et je fixai, de plus en plus gênée mais sans pouvoir me détourner, sa bouche souriante. Je réalisai tout d'un coup qu'il me parlait. A moi. Il montrait le livre qu'il avait : "Nous avons le même !"...  Je me suis détendue et j'ai ri avec lui. Il m'a offert un café et nous avons bavardé... longtemps. Puis nous avons marché... longtemps aussi. Il avait presque toujours vécu dans ce quartier, en connaissait les ruelles et les anecdotes. Il m'a proposé d'aller au cinéma et nous nous sommes retrouvés rue Christine. Après la séance, il voulait que nous allions au restaurant et j'ai refusé comme une provinciale imbécile un peu trop sur ses gardes! Alors, il m'a raccompagnée chez ma soeur, rue Monge. Devant la porte de l'immeuble, nous nous sommes cérémonieusement serrés la main mais il s'est attardé à me caresser les cheveux.

- On peut se voir demain, si tu veux...

Je ne sais pas pourquoi j'avais si peur. Je crois que ma tête ne voulait pas savoir ce que mon coeur me disait déjà... Il était si beau, si gentil, si doux, si intelligent, si érudit, si... tout !... Oui, bien sûr que je voulais le revoir le lendemain ! J'attendais depuis si longtemps que quelqu'un vienne prendre place dans mon coeur blessé.

Le lendemain, nous avons marché main dans la main dans les Jardins de l'Observatoire et au Luxembourg, échangé notre premier baiser à la Fontaine Médicis. Nous avons dîné rue Monsieur le Prince et mon adorable compagnon m'a fait découvrir la Comédie Française ! Je crois que devait clignoter dans mon dos un coeur rouge avec l'inscription "in love" !... (En fait, c'est ce que me dira mon perspicace beau-frère à son retour de voyage sans rien savoir du tout !)

Chaque soir, bien sagement, il me raccompagnait rue Monge et je le plantais là, montant l'escalier, tremblante et désolée... Les jours passaient. J'allais le chercher à ses examens à Sciences-Po ou alors nous nous donnions rendez-vous au ciné, au restau ou dans ... une librairie. Nous déambulions jusqu'à point d'heure sur les quais ou dans les rues. Il faisait parler les poètes et, ma main dans la sienne, mon ciel était toujours étoilé même sous la pluie. Je sentais bien aussi qu'il se faisait chaque jour plus pressant et je ne voulais pas repartir sans que nous ayons eu notre nuit. Mais après, y aurait-il un après ?... J'avais bien envie de prolongations, voire de projets, mais lui ?...

Je venais donc, ce matin-là, de repasser nos premiers jours, les yeux fermés de terreur, dans l'étroit lit de notre première fois. Puis j'ai entendu du bruit dans la salle de bains et en me soulevant un peu, j'ai vu ses vêtements sur le fauteuil. Il n'était quand même pas reparti tout nu !... Il entra dans la chambre, pudiquement enveloppé d'une serviette de bain et s'assit sur le lit. Des gouttelettes perlaient encore dans sa barbe douce. Il prit ma main et se penchant pour m'embrasser, ses beaux yeux dans les miens, me dit :

- Comme tu es belle ! 

 

© Lakévio

 

"Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque.

 A te regarder, ils s'habitueront."

René Char. Les Matinaux. 1950