herbert badham peintre australien breakfast piece

 

Dans deux heures, c'est plié. Terminé. Je tourne la page.

Comme si elle avait deviné, Dotti a particulièrement soigné la table ce matin. Elle a posé le journal comme chaque jour depuis cinq ans. Mais ce matin, je ne l'ai pas ouvert. J'ai juste sorti de ma poche l'enveloppe que j'ai préparé pour elle et qu'elle trouvera en débarrassant... Je sais que je vais beaucoup lui manquer. Elle ne va pas comprendre. Personne ne pourra comprendre pourquoi je suis partie ce jour, en robe d'été et en sandales, sans bagage, en laissant la clé sur la table. Mais je suis tout à fait déterminée. J'ai mis tant de temps à me décider. A présent, c'est irréversible.

Il y a cinq ans, un matin comme celui-ci, je suis venue m'installer comme lectrice chez Frau Schmidt, une dame allemande vivant dans un très charmant village anglais près de Cheltenham. Je suis aussi allemande. Je m'appelle Hertha et j'ai 33 ans depuis deux mois. Lorsque je suis arrivée, j'étais insouciante et heureuse, emplie de passion pour les livres, la musique et... pour Gerhardt, le fils de Frau Schmidt ! Nous nous étions rencontrés à Ostende où nous étions en vacances dans le même hôtel. Coup de foudre qui illumina les cieux chargés de Belgique. Vingt jours d'ardent amour dans une chambre d'hôtel au papier peint argenté sur lequel s'agitaient nos silhouettes désarticulées et enflammées. Il était de Cologne et moi de Hambourg. Nous nous retrouvions chez moi dès le vendredi soir et nos fins de semaine étaient aussi belles qu'un ciel italien. Mais je n'avais qu'une envie  : cesser de faire le voyage et qu'il m'invite à m'installer avec lui. J'allais enfin à Cologne où il me trouva une chambre et un travail dans une librairie. Nous passions de longues soirées ensemble car il ne pouvait rester la nuit avec moi, craignant pour sa réputation de professeur au Gymnasium. 

J'ai eu l'esprit et le coeur rempli de lui deux belles années. Au début de la troisième, il m'annonça qu'il allait travailler en Angleterre parce que sa mère y était installée. On lui avait offert un très bon poste dans une Université. La solitude est mauvaise conseillère. Je n'eus de cesse de le rejoindre. Je recherchais où était sa mère. J'appris qu'elle avait avec elle une lectrice d'un âge canonique et une petite jeune fille à son service, Dotti. J'écrivis à la lectrice, offrant de prendre sa place pour qu'elle puisse retourner au pays. Je ne sais ce qui me donnait des ailes ; j'étais sûre de réussir ! Il n'y aurait rien entre moi et Gerhardt. Nous serions à nouveau réunis. Je le désirais de tout mon être et l'aurais suivi à l'autre bout de la terre ! C'était mon destin, me disais-je et sans doute n'avais-je pas tort.

Il y a trois jours qu'on a enterré Frau Schmidt. Il paraît qu'elle me laisse une petite fortune en bijoux et je sais pourquoi. Cette femme a été meilleure que ma mère. Elle a été plus qu'une mère, une véritable amie. En douceur, elle m'a aidée à me connaître, à m'affirmer, m'épanouir, à jouir de la vie... seule. Enfin, presque ! Frau Schmidt, en me recevant, avait immédiatement compris d'où je venais et pourquoi j'étais là. Elle a compati sans me le dire mais elle m'a menée à la vérité. La vérité nue et brutale et elle était là pour me tenir la main.

Lorsque Gerhardt me découvrit chez sa mère en Angleterre, j'en savais déjà plus sur lui qu'en deux années d'amour partagé. Il y avait d'abord eu ces portraits d'enfants que j'avais vus au chevet du lit de Frau Schmidt. Elle m'avait envoyé chercher un livre oublié dans sa chambre. A mon admiration, elle avait répondu que c'était ses petits-enfants... Je ne savais pas que Gerhardt avait un frère ou une soeur... Plus tard elle me montra un vieil album de famille où Gerhardt trônait en fils... unique ! Curieusement, je ne posais pas plus de questions, ni à Gerhardt qui venait nous voir tous les quinze jours, ni à sa mère. Nous filions alors visiter la région et plus rien ne comptait que sa présence et son amour. Puis vint la visite au photographe où j'allais chercher des portraits qui devaient être retirés et encadrés. Frau Schmidt m'accompagnait. Le photographe s'extasiait sur la beauté d'une jeune femme qui apparaissait sur plusieurs clichés. Inexplicablement, je me sentis tout d'un coup au bord de l'évanouissement. Je fixais les photographies et je sentais une main me tordre le coeur. Tout devint silencieux dans la boutique. Je n'entendais plus la conversation, ne percevant que le sourire narquois de la femme et cela revint brusquement comme si on avait crié à mon oreille : "Madame Gerhardt"...

Je n'en parlais pas plus, ne demandais rien à Frau Schmidt, n'exigeais aucune explication de Gerhardt. Je fus encore plus tendre avec mon amant, cueillant ses baisers et ses promesses comme miel.

Enfin, un petit carnet de moleskine apparut, qui traîna quelques temps à côté du téléphone. Il semblait oublié là, juste après un appel pressé. Il contenait une liste de prénoms féminins, suivis de numéros de téléphone , je reconnus le mien mais il y avait deux autres Hertha avec des numéros différents et sur chaque ligne des signes et des nombres... Je sentis sur moi le regard de Frau Schmidt et rougis de ma curiosité. Je reposai bien vite le carnet.

- Sommes-nous arrivées au moment où je vous explique qui est mon fils ?... me dit Frau Schmidt. Parmi toutes ces jeunes femmes, vous êtes la seule à n'avoir rien voulu savoir et à vous être accrochée. Il ne le fallait pas. Il n'en vaut pas la peine...

C'était le bon moment. J'étais prête et même si mon coeur vola en éclats à l'intérieur, je hochai la tête et vint m'asseoir auprès de la vieille dame pour écouter et surtout, entendre... J'ai un caractère fier et comprenant que j'avais perdu mon honneur et mon temps, je me suis cuirassée devant l'humiliation. Je m'étais laissée tromper ; ce n'était pas de sa faute mais de la mienne. L'amour n'est qu'illusion et mensonge.

Pour ne pas rester les fins de semaine au cottage, je pris un travail de correctrice dans une maison d'éditions à Cheltenham. Ils avaient quelques auteurs devenus célèbres et qui par fidélité étaient restés chez leur premier éditeur. James Corbie étaient de ceux-ci. Un auteur attachant que je lisais en avant-première avec plaisir. Comme je lui envoyais parfois des notes, il prit l'habitude de m'écrire et tout au long de cette année nos échanges gagnèrent en confiance puis intimité.  Il a l'âge de mon père mais il est jeune d'esprit et si talentueux ! Ces derniers temps nous sommes devenus plus qu'amis. Ses lettres se sont faites tendres tout en restant très respectueuses et finalement il m'a offert de venir le rejoindre à Vancouver où il s'est établi. J'ai reçu le billet d'avion le matin du décès de Frau Schmidt.

Je suis tranquille : il sait tout de moi. Je ne l'aime pas mais je l'estime. C'est vers lui que je pars aujourd'hui.

 

© Lakévio