marc chalme

 

La fournaise était intenable dans sa petite chambre. Cet été était une horreur ! Comme chaque année depuis la mort de ses parents, Géraldine avait loué les chambres de la maison familiale à des vacanciers. Au rez-de-chaussée, il y avait une famille anglaise avec deux petites filles rousses portant lunettes et appareils dentaires ; d'horribles petites pestes toujours en train de se chamailler. Au-dessus, une autre famille, belge celle-là, avec un jeune garçon timide et un ado qui passait son temps à jouer sur sa tablette. Sa mère parlementait des heures chaque matin pour qu'il consente au moins à prendre l'air. Il s'installait sous le magnolia, tournant le dos à la mer, n'allait jamais rejoindre ses parents à la plage et à leur retour se laissait supplier de rentrer dîner. Odieux.

Au troisième, il y avait les amoureux d'un côté et de l'autre, Ludovic, le solitaire. Géraldine ne pouvaient manquer les ébats nocturnes du couple mais cela n'avait pas l'air de déranger leur voisin d'étage. Ils s'endormaient au petit matin et paressaient jusqu'à midi avant d'aller déjeuner à la plage. Géraldine, elle, passait de longues heures à tenter de trouver le sommeil, accablée de chaleur sous le toit mal isolé et troublée par l'amour tapageur de ses hôtes. Le gars seul était plus matinal. Elle le voyait partir avec un appareil photo, chapeau de soleil et sac à dos vers huit heures au moment où elle-même descendait faire les courses. Les premiers matins, elle lui avait proposé de le déposer où il voulait mais c'était un vrai célibataire taciturne et il avait aimablement décliné.

Ce n'est pas que Géraldine ait eu besoin d'amis. Elle avait ce qu'il fallait au village où tout le monde la connaissait depuis l'enfance. Mais elle sortait peu, surveillant la maison, restant à disposition des clients et les laissant profiter de la cuisine et du jardin. Après les courses, elle allait à la plage alors que le soleil ne dardait pas encore ses rayons mauvais. Elle déjeunait souvant avec Stéphane qui tenait la buvette Bleu de Mer. C'était un ami depuis l'école et elle l'aimait bien. Il aurait pu y avoir quelque chose entre eux - il y avait eu passagèrement à l'adolescence quelques bécotements - s'il n'avait eu un penchant précoce pour l'alcool. Il disait toujours en plaisantant que c'était à cause de Géraldine qui l'avait plaqué trop tôt, trop vite. Puis elle rentrait pour la sieste parce que la maison était calme à cette heure.

C'était malgré tout une sieste lourde, plutôt un état comateux dans un bain de sueur. Cinq minutes après la douche fraîche qu'elle s'accordait, sa peau redevenait à nouveau insupportablement brûlante. Mais c'était l'heure tranquille où elle retrouvait la calme de sa maison d'enfance et elle aimait savourer le silence, écouter le bois qui craquait, percevoir la rumeur océane perdue dans le tumulte des visiteurs... Une petite brise parvint enfin jusqu'au vasistas et des nuages assombrirent un instant son ciel. Quelques gouttes roulèrent sur le toit qui n'auraient aucun effet sur la terre. Géraldine prit un livre pour se reposer encore quelques instants. C'est alors qu'elle entendit quelque chose se briser dans la cuisine... Elle se dit qu'un de ses hôtes, effrayé par quelques gouttes était rentré. Le silence emplissait pourtant à nouveau la maison et elle acheva sa descente sur la pointe des pieds, pensant surprendre le fauteur de trouble...

Depuis le seuil, elle embrassa un spectacle insolite. Juché sur la table, les bras au plafond, le grand Ludovic se tenait immobile, fixant quelque chose au sol. Géraldine se racla la gorge et Ludovic sursauta de frayeur. Il la regardait à présent, halluciné, terrifié.

- Je... je suis rentré plus tôt car je... mon appareil est en panne... Géraldine vit la carafe brisée et la citronnade répandue sur le carrelage. 

- Et elle m'a suivie, reprit-il en pointant le doigt devant lui et reculant encore dangereusement sur la table.

- Attention ! dit Géraldine. Voyant le regard affolé de Ludovic, elle ajouta qu'il allait tomber s'il reculait davantage et elle s'accroupit pour voir ce qu'il y avait de l'autre côté.

- Je vois, dit-elle. C'est Lola.

Pour ne pas le mortifier davantage et parce qu'elle n'avait pas envie qu'il la déteste ou qu'il parte car elle perdrait de l'argent, elle n'ajouta rien. La petite tête de Lola penchait à droite puis à gauche en mouvements rapides, l'oeil rond la fixait. Tournant le dos au géant sur sa montagne, Géraldine avait à présent une furieuse envie de rire. Ludovic, le grand photographe des oiseaux des rivages, étangs et marais avait peur... des poules !

 

© Lakévio