James Durden, été à Cumberland (1925)

 

Edmée était ravie : cette jeune fille lui plaisait beaucoup. Gérald était encore très jeune et comme c'était son dernier, elle ne l'imaginait pas vouloir fonder une famille. D'ailleurs, elle n'avait même pas songé à quelques demoiselles dans ses relations à Philly. Et voici qu'il l'étonnait ! Il avait demandé la permission d'amener quelqu'un pour quelques jours de vacances, une surprise... Une très agréable et charmante surprise. Une jeune française, étudiante à Harvard, la soeur de son ami Bruno, venus dans le cadre d'un échange avec la Sorbonne. 

Edmée connaissait peu de jeunes étudiantes. Dans son milieu, les demoiselles à l'université étaient encore rares. Tout ce qu'on demandait aux filles étaient  de se pomponner pour trouver un mari puis de savoir prendre soin de son ménage, c'est-à-dire, gérer la maison et garder l'époux ! Edmée rit ; elle savait bien qu'elle était d'un autre siècle !... Cette jeune fille était exactement ce qu'il fallait pour Gérald. Moderne mais réservée, cultivée mais simple. Elle pourrait sûrement le seconder dans son travail...

Malgré ses inquiétudes, Blanche maîtrisait parfaitement le test de cette première invitation. Blanche savait être délicieuse et comment séduire cette société. Le maintien, l'art de la conversation, faire des grâces et des compliments, elle connaissait ; ce n'était pas si éloigné des bonnes manières inculquées par sa mère même si elle avait appris beaucoup d'autres choses à La Sorbonne ! C'est Bruno qui lui avait présenté Gérald. Un étudiant acharné, un sportif incomparable, mais un séducteur né et un fêtard aussi ! Après tant de beuveries enfumées entre fraternités et sororités, il avait bien fallu se refaire une santé pour les compétitions et surtout réviser pour les derniers examens. Blanche avait beaucoup travaillé avec les garçons. La récompense était arrivée avec le succès et une remise de diplôme comme on ne connaît pas en France ! Et puis, avec la joie des études terminées, un plus : voilà, Blanche se rendit compte que l"amour était né...

Elle avait vu Edmée à la cérémonie des diplômes. Le milieu fermé de Philadelphie lui donna quelque peu la chair de poule mais pourquoi pas ? Elle avait donc accepté d'être l'invitée officielle. Gérald parlait souvent de sa maison à Cumberland et Blanche s'était imaginé une villa dans un petit parc boisé ainsi qu'il le racontait ; elle se rendit compte de son erreur lorsqu'ils prirent la route du Rocky Gap State Park. L'environnement magnifique de montagnes, forêts et lacs la stupéfièrent. Ils prirent même un bateau pour traverser le lac Habeeb et Gérald lui montra la villa sur la colline où ils se rendaient. Fox, qui veillait sur la propriété vint les chercher en voiture et ils terminèrent le voyage en empruntant le chemin de terre qui menait jusqu'à la maison. L'accueil d'Edmée fut charmant et sincère. Elle fit les honneurs de sa demeure puis lui montra la chambre qu'elle lui avait réservée avec une vue  époustouflante sur l'étendue des forêts et le lac. 

Blanche passait beaucoup de temps avec Gérald, partageant promenades, canotage, baignades et tennis avec quelques amis mais elle aimait bien tenir compagnie à sa mère. Comme celle-ci était très bavarde et avait des idées précises sur le savoir-vivre, le bon goût et le qu'en dira-ton, cela amusait Blanche de se conformer à ce qu'elle attendait. Comme un rôle... Sa famille était beaucoup plus libre et moderne mais elle ne voulait pas lui déplaire. Elle l'aimait bien. Mais elle aimait par-dessus tout la vérité. A la fin des quatre jours de villégiature, elle savait que le jeu devait cesser.

Gérald ne partirait pas à Paris fiancé à Blanche. Elle se refusait à cette mascarade. Qu'il admette qu'il ne l'aimait pas. Qu'il séloigne de sa famille, elle le comprenait même si elle pensait très fort que s'accepter était la meilleure chose à faire. Blanche regrettait beaucoup sa conduite. Tromper et se tromper ne faisait décidément pas partie de son mode de vie. Elle avait décidé de se retirer de la partie et de laisser les garçons se débrouiller. Non, elle ne serait pas l'épouse de convenances de Gérald parce qu'il devait dire au monde entier que c'était Bruno qu'il aimait.

 

© Lakévio