robert kenton nelson sacs

 

Frida contemplait le sac dans la vitrine. Elle était extrêmement fière de Jakob qui avait remarquablement réalisé ce chef d'oeuvre. Pour elle. Rien que pour elle. Unique et rouge... Elle ne pouvait détacher son regard de l'étal. Il en avait fallu des heures pour la confection ! Choisir la matière, trouver la couleur exacte... Combien de fois était-elle venue àu magasin pour voir, examiner, prendre les mesures ?... Combien de fois était-elle allée au rayon chaussures, jouant la cliente difficile ou hésitante pour obliger le vendeur à descendre à la réserve afin d'être seule dans la boutique pour photographier l'objet sous toutes les coutures, mesurer et noter les détails ? Cela lui avait coûté une paire de sandales en soldes à vingt euros mais dans le sac en papier brun qu'elle tenait à deux mains en jubilant devant la vitrine, elle avait LE magnifique sac rouge qui en valait, lui, deux cent quatre-vingts ! Les passants, comme elle, pouvaient admirer une magnifique copie dûe à Jakob. Et quelle copie !

Ils n'étaient pas faussaires. C'était juste un défi, une improvisation. Elle avait parlé, parlé de ce sac à Jakob, l'avait saoulé dans l'espoir, totalement irréaliste, qu'il le lui offrirait. Elle adorait les sacs ; elle en avait une petite collection dont se moquait gentiment son ami. Si au moins on pouvait les manger, disait-il, comme Charlot croquant ses semelles dans La Ruée vers l'Or, parce que l'art ne nourrit pas toujours son homme ! Jakob était maître verrier mais n'avait que peu de commandes. Frida, avec les perles de verres, réalisait des bijoux ou de petits objets qui se vendaient bien mais pas assez pour se permettre d'avoir des goûts de luxe ! Jakob lui avait dit que c'était une toquade, qu'elle finirait par se lasser et changer son esprit, que cette somme conséquente pouvait servir à bien d'autres choses. Des paroles raisonnables, sensées mais Frida et sa petite cervelle butée était devenue de plus en plus triste. C'est alors que Jakob avait eu l'idée...

Un projet où s'investir tous les deux, une fantaisie, une blague... pour obtenir un sourire et le plaisir de la création, la satisfaction de l'artisan-artiste. Il y avait eu plusieurs prototypes que Frida allait comparer à l'objet dans la boutique. Enfin, vint un jour le choc du choix, le dur travail de maturation, la réalisation qui demanda plusieurs essais, ainsi que de nombreuses heures de travail. Ce fut si ardu que Frida et Jakob finirent par être d'accord tous les deux : ils avaient bien mérité le sac rouge !...

Frida était donc retournée une fois de plus dans la boutique de sacs et chaussures pour essayer... les chaussures en soldes. Elle envoya plusieurs fois le vendeur à la réserve et lorsqu'elle fut entourée de boites de chaussures diverses, elle opta pour les sandales dorées. Le vendeur encaissa la vente, puis, assez découragé, empila les boîtes pour les redescendre. Elle lui sourit et fit mine de partir. Lorsqu'elle fut seule, elle retira précautionneusement la copie du sac de papier brun. C'était un moment assez délicat. Elle s'approcha de la vitrine et la déposa  puis, d'un geste vif, saisit le sac de cuir rouge - elle ne put s'empêcher de le caresser et de le sentir - et l'enfouit dans le sac brun. En se hâtant, elle posa par-dessus la boîte contenant les sandales. Elle poussa alors la copie avec douceur à la place vide. Puis elle sortit du magasin avant que le vendeur ne remonte.

Oui, Jakob était vraiment doué. Il était même tout à fait génial... Elle éclata de rire en imaginant la tête du marchand et des acheteurs si le sac se déformait sous les lampes ou sous l'ardeur du soleil ou lorsqu'on découvrirait enfin, en le soulevant, que le merveilleux sac qu'ils croyaient en cuir rouge était en fait... en biscuit et sucre glace ! *** 

 

© Lakévio

 

 

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