nadia isakova

 

Bruno remontait le train. Il l'avait attrapé in extremis comme toujours. Il avait couru et sauté à la porte du dernier wagon qui s'ébranlait lentement. Il avait secoué sa crinière couleur de geai et avait attendu de reprendre haleine avant de pousser la porte des toilettes afin d'avoir une image sereine et assuré de lui-même. Il regarda longuement sa belle gueule d'ange, remis son col en place et lissa son pantalon. Il n'avait pas de bagages. Il partait à l'aventure, peut-être en vacances. Pour cela, il lui fallait aller en première classe. C'était le train du matin. A cette heure-ci, les voyageurs poursuivaient leur nuit dans les compartiments mais il savait qu'il trouverait qui il lui fallait dans un des couloirs. Quelqu'un qui serait excité par le départ et la perspective de l'été qu'il ou elle imaginait, celui qui commençait à cet instant, alors que le long serpent de fer quittait la gare. Il longea plusieurs compartiments de voyageurs endormis, croisa deux toutes jeunes filles survoltées et bruyantes, dépassa un vieux monsieur qui avait déjà besoin de vider sa vessie, arriva aux wagons de première classe.

Sonia n'avait aucune envie de dormir ; ce petit matin était si radieux et plein de promesses. Le soleil se levait sur Paris et même si c'était encore la banlieue, elle voulait qu'il inonde sa peau et humer le parfum jouissif des vacances. Ses premières vraies vacances depuis six ans ! Six ans occupés à boucher les trous des autres, de CDD en contrats pour remplacements de quelques semaines ou, lorsqu'elle avait de la chance, de quelques mois. Certes à chaque fois, une bonne paye ; on est nanti lorsqu'on sort d'une grande école, mais toujours la même rengaine : vous avez le cursus et le diplôme mais pas l'âge pour occuper le poste que vous convoitez avec raison... Enfin, depuis janvier, un chasseur de têtes lui avait déniché une place en or et elle avait pu envisager ces premières vacances. Peu importe si Lucas n'avait pu venir... D'ailleurs, elle envisageait sérieusement de le recycler celui-là !...

Un jeune homme, sorti de nulle part, s'était accoudé à la fenêtre juste avant elle pour fumer. D'un coup d'oeil qu'elle voulait discret, elle le détailla : grand, brun, peau mate, un profil de rêve, une classe certaine dans les vêtements, mocassins de cuir... La main qui tenait la cigarette avait une chevalière et le poignet une montre de prix. Ouf, il n'avait ni alliance, ni chaîne au cou ! Il ne la regardait pas mais fumait tranquillement avec élégance, les yeux mi-clos sur la campagne qui envahissait le paysage. Et soudain, il la vit, s'excusa de l'avoir enfumée par les fenêtres ouvertes... Il avait un beau visage ferme et sculpté sous des boucles noires et brillantes. Il était presque trop beau pour être vrai.

Bruno sourit intérieurement de l'effet qu'il faisait. Il savait parfaitement jouer de ses cheveux, de ses prunelles ardentes, de son sourire aux lèvres fines sur dents blanches. Il aurait pu plus mal tomber. C'était une jolie fille qui savait tirer parti de sa silhoutte. Par exemple, elle portait de hauts talons pour agrandir ses jambes, le blond vénitien était savamment entretenu et avait le volume nécessaire pour la hausser encore. Bruno se rapprocha et entreprit de cerner la jeune femme. Que lui réservait cette rencontre ?...

Sonia fut heureuse d'avoir quelqu'un avec qui bavarder. Ils restèrent un long moment accoudés à la même fenêtre dans le couloir, puis se décidèrent pour le wagon restaurant lorsque les voyageurs commencèrent à avoir la même idée. Bruno avait une conversation agréable et savait aussi écouter. Sonia, mise en confiance lui avait rapidement narré son parcours et annoncé à plusieurs reprises combien elle était heureuse d'avoir obtenu le droit de se reposer. Enfin seule, disait-elle. Une grosse agence de com, travail de groupe, sorties en groupe, etc, etc... Quant à Bruno, il travaillait dans une aussi grosse boîte d'étude des sols et partait rejoindre son père pour quinze jours de vacances sur leur bateau qui les conduirait en Corse d'où sa famille était originaire. Bruno savait instantanément se mettre au diapason pour accrocher sa proie...

Car Sonia ne le savait pas mais elle était la proie de Bruno. Elle n'était pas la première, ne serait sans doute pas la dernière. Dans le lot, il y avait eu quelques garçons aussi, Bruno n'était pas regardant : un peu de sexe contre beaucoup d'argent. Il était toujours gagnant. Il donnait du plaisir tout en vidant les comptes ; les gens étaient si naïfs ! Mais loin d'être un gentleman cambrioleur, c'était un véritable prédateur qui n'hésitait pas à séquestrer ses victimes, et même - c'était arrivé deux fois - à leur faire passer l'arme à gauche s'il était démasqué, la première fois ne comptant pas ; c'était presque... un accident. 

A la fin du déjeuner, Sonia ne se sentit pas bien. Elle pensait avoir un peu trop mangé et elle était désolée car ses médicaments se trouvaient dans sa valise. Bruno se proposa aussitôt pour aller chercher son bagage. Sonia avait une valise blanche et un sac de voyage, blanc aussi. Il prit les deux. C'était un bagage trop féminin pour qu'il l'ouvre immédiatement mais il repéra un compartiment avec de la place - beaucoup de personnes étaient descendus à Avignon - et il s'installa calmement pour en évaluer le contenu qui déterminerait de la suite à donner. Les femmes sont vraiment inconséquentes ! Dans une poche du sac, Bruno trouva une réservation pour un hôtel de luxe de Bordighera. il fit la grimace. C'était moyen ; elle aurait pu s'offrir mieux. Peut-être pourrait-il la décider de s'arrêter à Nice ... Mais il tomba bientôt sur une véritable fortune, une liasse de beaux et bons billets faciles à prendre et dépenser. Quelle idiote à l'époque des CB !... On arrivait justement en gare de Marseille et il décida de descendre emportant les vacances de Sonia dans sa poche. Mais lorsqu'il ouvrit les rideaux qu'il avait pris soin de fermer, devant la porte coulissante du compartiment se tenait Sonia, qui, lasse d'attendre, revenait du restaurant. Elle le vit et remarqua, attérée, ses bagages éventrés. Saisie d'effroi et consternée par sa bêtise, elle restait immobile sans rien dire. Bruno la poussa, bouscula les quelques passagers qui gagnaient la sortie et sauta sur le quai.

Là, trois gendarmes l'attendaient et il fut menotté en un tour de main. Alors, prenant tout son temps, telle une starlette sur la Croisette, Sonia apparut à la porte puis descendit nonchalamment les marches du wagon.

De sa minuscule pochette noire, elle avait tiré quelque chose qu'elle mit sous le nez de Bruno.

- Commissaire Martine Duchamp. Serge Mourier, vous êtes en état d'arrestation.

 

© Lakévio