portrait michail tsakountis

 

Vittorio Ercoleo Antonetti est né le 18 février 1911 à Catane (Sicile), de Anna Caterina Morellini et de Giuseppe Michelangelo Antonetti. Sixième enfant de la famille et seul garçon, il était fort attendu. Tout avait bien commencé pour lui. Né à l'aube après quelques heures seulement de souffrance pour sa mère, il fut porté triomphalement par son père jusqu'à l'église où il fut promptement trempé dans les fonds baptismaux par Dom Domenico. A six mois ses soeurs le promenaient partout. Lorna, la dernière, qui avait juste deux ans pouvait à peine le soulever. On s'extasiait sur sa robustesse, lui qui ne tétait que le lait de sa mère. Les commères l'embrassaient comme du bon pain, les grands-mères le faisaient sauter sur les genoux. L'échoppe de Giuseppe ne désemplissait pas tant on continuait à le visiter pour admirer le bébé et féliciter le père.

L'année suivante tout changea. Tout d'abord, l'hiver fut rude et faute de nourriture consistante, le lait de Anna tarit. Ce n'était pas de bonne augure. Ensuite, les travaux d'embellissement de la ville requirent grand nombre d'hommes du quartier, trop heureux d'avoir du travail et la petite boutique de cordonnerie de Giuseppe fut peu à peu désertée. Seul Vittorio parvenait à faire sourire son père jusqu'à ce que celui-ci s'avisa que cet enfant gardait les yeux bleus...  De semaine en semaine, avec l'argent qui manquait dans le tiroir-caisse et la faim qui le tenaillait, Giuseppe se chagrina toujours plus. Il parlait peu, mais à la maison sans feu, il fixait son fils qui babillait. A l'échoppe, tout en travaillant pour s'occuper en attendant des jours meilleurs, il songeait aux yeux bleus, désespérément bleus de son fils. Il commença à regarder sa femme autrement, toujours sans rien dire. Il refléchissait, soupçonnait, la question le taraudait : d'où lui venaient ses yeux bleus ?... Au printemps, il eut quelques clients qu'ils scrutaient dès qu'ils passaient le seuil. Il avait un regard inquisiteur qui mettait mal à l'aise ceux qui le visitaient.  Il était de plus en plus sombre,  persuadé qu'il avait été trompé et il cherchait qui, dans la petite communauté du quartier, avait attenté à son honneur. Mais il ne rencontrait la plupart du temps que des paires d'yeux marrons ou noirs. Il ne pouvait plus regarder Anna en face. Il la fuyait, parfois même dormait dans son atelier. Ne trouvant pas de réponses à ses questions muettes dans le voisinage, sur un coup de tête et aussi parce que la misère suivait de près la pauvreté, il ferma boutique et partit sur les chantiers des rénovations de la ville. Il revenait parfois chez lui, rapportant trois sous, toujours plus taciturne, toujours plus amer. Avec les ouvriers, il se mit à boire et un soir des cris fusèrent des fenêtres de l'appartement d'Anna ; la vaisselle volait et bientôt, on vit la pauvre femme, échevelée et meurtrie, portant Vittorio, sortir de la maison en pleurs et le visage en sang. A la fenêtre, Giuseppe, aviné, n'était plus que rage et douleur. Lorsqu'il jeta une ou deux chaises dans les vitres, les voisins grimpèrent pour le calmer. Alors, enfin, il put le dire : "c'est une putana ; ce n'est pas mon fils..."

L'été fut torride. Giuseppe ne venait que rarement au quartier mais derrière chaque volet clos, on reparlait sans cesse du "soir du mari". Vittorio était un poupon plein de vie qui commençait à aller sur ses jambes. Même s'il ressemblait beaucoup à son père, tout le monde hésitait. Certains disaient que le cordonnier avait perdu la tête mais d'autres qu'il n'y avait pas de fumée sans feu. Même si Anna était connue comme probe et laborieuse, on commençait à trouver les yeux bleus de son fils étranges. Tout en venant lui confier leur lessive, les femmes tentaient de la sonder. On la plaignait car elle restait seule à élever ses six enfants mais certaines justifiaient presque l'attitude de Giuseppe : "il doit savoir des choses qu'on ne sait pas"...

Les années passèrent, la grande guerre arriva. Giuseppe y partit dès 1915, emportant son idée fixe et sa rancune au coeur sans même dire au-revoir à sa femme. Il ne la revit pas. Lorsqu'il rentra, ce fut sa mère qui l'accueillit ; on avait mis Anna en terre il y avait deux mois déjà. Auparavant, on y avait porté deux de ses filles. Mais les yeux bleus de Vittorio le narguaient toujours et Giuseppe demanda à sa mère pourquoi celui-ci n'était pas mort avec les autres... On n'avait pas eu besoin dans le quartier de ce commentaire pour surnommer Vittorio "Bastardo" ce qui ne fit que conforter le père dans son idée...

Giuseppe mourut de la grippe espagnole en 1919 et la nonna resta pour élever les quatre enfants restant avec la maigre pension de guerre. Vittorio Bastardo grandit, houspillé, taloché par sa grand-mère, moqué, insulté, molesté par les enfants du quartier. Il se sauvait souvent et se battait encore plus. Nonna Maria demanda à ce qu'il soit placé loin de son regard; les yeux bleus la transperçaient rappelant le déshonneur de la famille, le malheur de son fils et la putana - là, elle crachait par terre - qu'il avait épousée. Vittorio retrouva son nom sur les flancs du stromboli, dans l'île du même nom, pour travailler dès l'âge de quatorze ans à la cueillette des olives. Il aima ces paysages arides, les plages noires si sauvages et la fureur du volcan. Il était seul mais content. Il calmait son ventre affamé avec le lait des chèvres et quelques poignées d'olives dérobées à la récolte, un peu de pain des paysans le soir avant de s'enrouler dans une mauvaise couverture sur la terre chaude à écouter ronfler le feu sauvage qui couvait dans les entrailles de la terre. Il ne se liait avec personne, supportait mal un toit sur sa tête et préférait les chèvres à ses frères de misère. Il se sauvait encore parfois, seulement pour grimper jusqu'au cratère et admirer le géant en colère. Ou bien il profitait de quelque camion pour descendre à la plage se baigner en solitaire. Il nageait loin, comme il pouvait, d'instinct. Il revenait s'étendre sur le sable noir avant de pêcher silencieusement et à la main quelque poisson qu'il faisait cuire au feu de bois améliorant son ordinaire.

La légende de Mussolini parvint à l'ile dans les années 30. Vittorio se mit à rêver de troupes et de conquêtes, et de barrer la route de ce maudit allemand, fauteur de guerre. Dès 1934, il s'engagea et alla occuper la frontière italo-autrichienne. Puis il suivit les mouvements de troupes au Liberia, erreur fatale du Duce qui eut pour conséquence de retourner la France et l'Angleterre contre l'Italie et pousser le pays à l'alliance avec Hitler. En 1936, Vittorio ne comprenait plus rien et se sentait trahi. L'année suivante, il suivit son régiment en Allemagne. Il était loin d'être ébloui comme son chef suprême. Surtout, une révélation, une évidence : ils avaient tous les yeux bleus...

On ne sait pas ce qui se passa réellement cette nuit-là, on en parla dans les journaux comme le coup de folie d'un soldat italien. Dans une taverne, une bagarre avait éclaté et Vittorio Antonetti avait tué au couteau trois soldats allemands. Vittorio ne put ou ne voulut expliquer son geste. Mutique et prostré, il attendit son éxécution dans la cour de la caserne. Il mourut sans un mot, sans un cri, ses grands yeux clairs fixant les fusils. Il avait vingt-six ans.

 

© Lakévio