harold harvey

 

Qu'avait bien pu devenir Denise ?...

Depuis qu'il avait retrouvé, à l'occasion de son déménagement, ce petit tableau de son oncle Gaspard, Pierre se sentait humilié d'être ainsi taraudé par la question.

A l"époque on l'appelait encore Pierrot et c'était la dernière année qu'il portait des culottes courtes. C'était peut-être cela qui avait fait surgir ce sentiment d'humiliation. Les culottes courtes ! Comment être pris au sérieux quand on vous appelait Pierrot et que vous portiez des culottes courtes ! Pourtant ses sentiments étaient sérieux. Il était amoureux de sa voisine...

 ***

 - Denise, si tu suis les Moreau en promenade, couvre-toi, il fait encore frais ! N'ôte pas ton écharpe et ne marche pas pieds nus dans l'herbe !

Ils avaient roulé jusqu'aux premières pentes tachées de blanc et de jaune. Les parents, son oncle et sa jeune tante, s'étaient installés au soleil pour pique-niquer. Il leur avait été interdit de courir pour ne pas avoir un chaud et froid ; l'air était encore frais. Georges, Catherine et Florence s'étaient jetés sur les fleurs et Denise leur avait montré comment les cueillir avec une longue tige. A présent, c'était un concours entre eux. Pierre s'éloigna puis, contemplant la pente il eut une idée : se coucher et rouler, rouler tout en bas. C'était un dimanche ordinaire et lui se sentait tiraillé entre l'enfance et l'avenir. Il opta pour le jeu. L'herbe était fraîche et douce. Lorsqu'il se releva, en haut de la colline, les trois petits le montraient du doigt en riant et Denise souriait sous son béret. Il avait douze ans et Denise était son aînée de deux années. Tout ce que faisait ou pensait Denise était important. Pierre eut peur qu'elle se moque. Aussi décida-t-il de fanfaronner. Il remonta en courant et demanda : "Qui me suit ? C'est fabuleux !" Et il regarda Denise dans les yeux. Déjà un bouquet d'enfants dévalait en écrasant les hautes herbes. Denise ne bougeait pas. Aussi Pierrot s'allongea à nouveau et redescendit. Il entendait les trois gosses rire et ahaner pour remonter. Il resta allongé quelques secondes contemplant le ciel et allait se relever quand il fut violemment bousculé par un des enfants qui avait déboulé. Il pestait et repoussait le corps lourd dont il avait failli avoir une sandale dans la figure quand il réalisa que c'était Denise qui riait à perdre haleine. Il s'assirent et se regardèrent longuement le temps que sa colère s'en aille et que le rire cesse.

- Tu as raison, c'est fabuleux ! Je n'ai jamais fait ça, tu sais !

- Pas possible ! Tu n'es jamais allée sur les pentes?

- Nous n'avons pas de voiture et je suis fille unique...

- Viens. Regarde, cette pente est encore mieux.

Pierre voulait l'éloigner des petits pour n'avoir ce moment qu'à lui. Ils grimpèrent donc la colline d'en face. La mère criait de ne pas s'éloigner mais Pierrot tenait la main de Denise et avec elle défiait la montagne. La pente nouvelle était raide. Se souvenant qu'il avait failli revevoir un pied sur le visage, il décida qu'ils enlèveraient leurs chaussures. Et ils roulèrent, l'un à côté de l'autre, puis l'un sur l'autre. C'était fabuleux.

Enfin, ils s'assirent, essoufflés. On n'entendait presque plus les cris des petits de l'autre côté. Pierre remarqua que leurs respirations s'accordaient. Il s'allongea pour savourer ce pur moment de bonheur. Il aperçut les fleurettes autour d'eux. Sa main chercha à en cueillir une, puis il vit la fleur de pissenlit. Il la lui tendit.

- Souffle !

Denise se pencha un peu pour souffler. Puis elle resta au-dessus de son visage. Son foulard frôlait le cou de Pierrot. Il en saisit les pans et attira la tête de Denise contre lui. Elle le laissait faire. Ils avaient le regard plongé dans les yeux de l'autre. Pierre sentait quelque chatouillement délicieux dans son corps et son coeur battait tant qu'il espérait que Denise ne l'entendrait pas. Elle était sérieuse, à peine rosissante. D'un mouvement léger, elle posa ses lèvres sur celles de Pierrot. Juste un instant. Et ça, c'était plus que fabuleux. Puis elle se releva.

- Il faut y aller !

Mais avant de remonter. Elle prit la main de Pierre et la posa sur sa poitrine naissante. Le garçon crut défaillir. Il rougit et pour masquer sa honte, monta le premier ramasser les chaussures restées là-haut. Au pique-nique, il n'osait plus regarder Denise. Quelque chose lui était arrivé de... d'électrique! Il avait envie de recommencer mais il était au milieu de sa famille et il mourait de honte.

 ***

 

Pierre savait qu'il avait songé longtemps à Denise. Curieusement, ils n'étaient plus partis en promenade ensemble ou alors il ne se rappelait pas bien. Ils étaient en pension. Lui, chez les Frères, elle chez les Soeurs. Il n'avait aucun souvenir des vacances suivantes. Enfin, pas de Denise. Mais de... comment s'appelait-elle, la fille du bord de mer ?... Paulette ? Bernadette ? Yvette ?...

Qu'avait bien pu devenir Denise ?...

 

 © Lakévio