Daniel Maidman - Rachel at the cafe

 

Le bleu de tes yeux m'avaient saisi. J'avais dix ans et tu venais de rentrer dans la classe avec tes longues nattes rousses et quelques taches de rousseur sur le nez. J'entendais à peine ce que disait Miss Helen - tu arrivais d'Irlande et  tu t'appelais Marcy trucchose - parce que mon coeur bondissait férocement comme s'il voulait sortir de ma poitrine. Mon pote Jimmy, assis à côté de moi, a alors dit : "Vise les yeux de la rouquine" et j'ai su que j'avais perdu mon meilleur ami ; je l'ai poussé violemment de sa chaise. Il est tombé et tandis qu'il se ramassait, j'ai crié à Miss Helen : "Il y a une place, ici !" Tout le monde a ri. Même toi, tu as souri...

Tu m'as souri et tu as regardé Miss Helen. Celle-ci, un peu interloquée, a quand même accepté : "Si tu veux, Harry".

Des années, nous avons été Marcy et Harry, les inséparables, malgré les moqueries et les coups de poing de Jimmy et les rires en douce des filles. Nous traversions la bourgade à grands coups de pédale sur nos vieux vélos pour bâtir des châteaux de sable au bord de la rivière, attraper, grenouilles, sauterelles et papillons, nager l'été, patiner l'hiver, passer à gué sur un tronc d'arbre, grimper sur le vieux château d'eau. Cette façon de plonger tes yeux dans les miens quand tu partageais ta pomme ou ta tartine, si tes yeux avaient été revolvers...

Ils m'ont tué deux fois, tu le sais.

La première lorsque tu as déménagé dans le Maine et que tu me l'as annoncé un après-midi d'été, le premier après-midi des vacances. Tu avais reculé le plus possible le moment de le dire parce que c'était un grand déchirement pour nous deux. Malgré la chaleur étouffante, tu avais les mains aussi glacées que le bleu de tes yeux. Tu avais beaucoup pleuré en cachette et je fis de même tout l'été après ton départ. Nous avions quinze ans.

La seconde fois, alors que j'étais si heureux de te retrouver à l'Université, nous avons été rejoints par ton petit copain d'alors. Je ne voyais que sa main sur ton épaule puis j'ai levé les yeux et j'ai reconnu... Jimmy ! "Tiens, Harry !" a-t-il dit, une vieille connaissance !... Je n'ai pas vu l'eau dans tes yeux, je la sentais dans les miens et ce maudit coeur au bord des lèvres... Je suis parti et j'ai évité ton campus. Nous avions vingt ans.

Quatre ans plus tard, l'année du diplôme, nous avons eu des cours communs. Depuis longtemps j'évitais les filles rousses et il y en avait trois dans l'amphi. Et tout d'un coup, une quatrième est entrée. Elle regardait les gradins, cherchant où s'asseoir et je n'ai vu que ses yeux. Je ne sais ce qui m'a pris mais je me suis levé et j'ai crié :"il y a une place ici !" Tu m'as vu. Tu as souri. Tu m'as souri et tu es montée rapidement jusqu'à moi. J'ai reçu tes yeux bleus droit au coeur. Tu as pris ma main sur le pupitre et tu m'as dit "Harry, mon ami"...

Jimmy avait disparu du campus et de ta vie. Moi, je me suis accroché, incrusté. Nous n'allions plus chasser la grenouille mais nous bâtissions des châteaux pour l'avenir.

Ce matin-là, je t'ai rejoint dans le café de l'autre bout de la ville où nous allions pour échapper à nos connaissances. Tu portais un chemisier assorti à la couleur de tes yeux. j'ai pris cette photo au moment où tu m'as vu. Dans ma poche, j'avais l'écrin et à mes lèvres la demande. Ce n'était pas très romantique mais je n'en pouvais plus d'attendre. Tu as dit oui tout de suite. Et j'ai su que je ne perdrais plus jamais tes yeux bleus.

Mais je viens de les perdre à jamais, Marcy. Ils se sont fermés pour toujours, mercredi...

Nous sommes tous réunis autour de toi aujourd'hui, notre famille et nos amis, nos enfants et petits-enfants... Près de moi, il y a Judie. Elle a dix ans, des nattes rousses et des yeux bleus qui me rappellent notre temps, celui de Marcy et Harry...

Voilà. C'est tout. C'est fini.

Je t'aime.

Adieu, ma Chérie.

 

© Lakévio