Dan Volenec - nobody-takes-buses-anymore

Personne ne prend plus jamais le car de nos jours... C'est bien vrai. Surtout un soir de Réveillon !... J'ai voulu lui faire plaisir ; j'ai dit que je viendrais... Je n'aurais pas dû. Je ne pensais pas que ce serait si long, dans cette nuit glaciale... J'ai l'impression que nous n'avançons pas !... Il y a peu de passagers. Cette femme et sa petite fille qui dort contre elle ; où vont-elles ? Devant moi, un gros homme assoupi, sa tête brinqueballe et sa casquette menace de tomber. De l'autre côté il y a un ado engoncé dans sa doudoune col relevé mais comme il a retiré son bonnet, je vois qu'il s'éclate en écoutant de la musique. Il a fermé les yeux et parfois sa bouche s'ouvre toute grande sur une chanson muette... Derrière, d'autres passagers. Tous isolés, comme moi. Pourquoi voyagent-ils le 31 décembre. Vers quoi, vers qui vont-ils ?...

Je regarde par la fenêtre l'immensité neigeuse qui s'étire. Je ne reconnais rien, même pas les villages qu'on traverse silencieusement et où personne n'attend quiconque à l'arrêt de bus. Visiblement, les gens vont loin, comme moi. Douze ans que je n'ai pas pris cette route... Tim m'avait emmenée un jour dans sa voiture et je me rappelle la sensation de liberté, le vent sur mon visage, mes cheveux tourbillonnant et mon foulard envolé dans un éclat de rire. Où est Tim ce soir ?... Sans doute affalé sur son canapé sale à visionner un porn film en têtant sa bière... Pourquoi Tim revient-il dans mon esprit ?... Il y a bien longtemps que je l'ai laissé sur le bord de la route ! C'est la ville où je vais qui me rend chose... J'y étais revenue contrite et contrainte pour mieux repartir ...

J'ai dû somnoler. J'ai l'impression d'un cauchemar. Une nuit sans fin dans un autocar qui ne s'arrêtera jamais. Je me demande où nous sommes. Mon téléphone indique sept heures vingt-huit ; j'ai encore trois quart d'heures de route si nous n'avons pas pris de retard. Les mêmes personnes sont au même endroit que tout à l'heure et le chauffeur baille devant la route infinie. La neige n'est plus bleue ou grise mais jaune parce que l'éclairage est différent. Je me souviens de ces lumières jaunâtres lorsque je revenais dans le bus d'école les soirs d'hiver. Parfois, comme ce soir, je me retirais du groupe bruyant de mes amies écolières pour voir les ombres des arbres nus s'étirer sur la glace. Tout se déformait, semblait se tordre, s'étendre... J'imaginais des visages, des personnes, des arbres animés... Là est ma vocation de peintre. Chez moi, je reproduisais ces lignes en mouvement. Un jour, j'avais eu le courage de montrer un de mes dessins à mon professeur d'arts plastiques et il fut à l'origine de ma candidature à l'Académie de Wisconsin Rivers Falls... 

Vivre de peinture et d'eau fraîche disait mon père. Formule transformée en "Ivre de peinture et d'eau fraîche" par Mark...

Mark !

Mark si ordonné, qui a du mal à comprendre ces moments de vague, comme une insatisfaction, une quête incessante qui apparaissent toujours avant une période fertile de création. Il n'a jamais ce genre de problème ; il travaille lentement mais régulièrement. Il m'a laissée partir ce soir, m'encourageant dans la décision que j'avais prise, sans songer cependant à me prêter sa voiture alors que ma pauvre vieille gimbarde est en panne... Mais peut-être ai-je annulé la proposition car je souhaitais finalement le prendre ce vieil autocar. Sans doute pour revoir ces formes étranges dans la nuit à l'origine de ma vocation... Mark, comme moi, se moque bien du Réveillon. Je sais qu'il n'ira pas chez Cassie et Madeleine retrouver Renny et Pier. Il va s'installer dans notre lit et écrire quelques pages ou bien regarder un vieux film. Il rangera l'ordi soigneusement avant de décider de dormir et demain, il m'appellera pour me souhaiter une bonne année et tout le succès qu'il faut maintenir...

La lumière change encore et devient blanche. Je reconnais le motel à l'entrée de la ville. Un immense Père Noël en traîneau clignote sur la façade. Encore un kilomètre et je serai arrivée. Les rues sont animées. Des gens se pressent à l'hypermarché ou au pub, d'autres portant bouteilles ou cadeaux se rendent chez leurs amis... Je saisis mon sac et descend avec la dame et sa fille. Je les regarde s'éloigner sans hésitation ; elles sont donc attendues. Pour ma part, je prends le temps de regarder la longue rue commerçante, les boutiques illuminées et les passants visiblement pressés. Personne ne fait attention à moi. Je ferme mon manteau et m'enveloppe dans la chaude écharpe offerte par Mark ; il neige. Je dois remonter la rue pour trouver la maison verte sans clôture. Numéro 4227. Les fenêtres de devant sont allumées mais on ne distingue rien à cause de la buée. Mes pas crissent sur la neige de l'allée qui n'a pas été dégagée. Je frappe à la porte. Elle s'ouvre immédiatement.

- Bonsoir, Maman.

 

© Lakévio