La Vérité-vraie 40

C'était une après-midi grise comme celle-ci, à l'automne dernier. Il bruinait et les passants étaient rares. Je rangeais l'appartement parce que j'avais reçu des amis la veille et que la soirée s'était prolongée fort tard. J'avais même encore un peu la gueule de bois et pas vraiment envie de faire grand chose. Je m'arrêtais donc souvent à la fenêtre au spectacle mélancolique du square vide et des arbres pleureurs. Je l'ai vu. Une, deux, trois fois. Il faisait les cent pas, hésitait, revenait, regardait les façades et repartait. Je le détaillais de loin. Long et maigre, vêtu d'un pauvre blouson, tenant un sac plastique dans une main et dans l'autre un papier auquel il revenait sans cesse. J'ai laissé l'errant à son triste sort pour répondre au téléphone. Irma, ma soeur journaliste, m'appelait pour me dire qu'elle m'envoyait quelqu'un. J'avais du mal à comprendre ce qu'elle disait ; elle appelait de loin et les mots étaient hachés. C'est alors qu'on a sonné.
Tu te tenais devant moi sur le seuil de la porte comme un chat mouillé, si long, si maigre, les cheveux si noirs mais avec des yeux magnifiquement verts d'eau... Tu as regardé encore une fois ton papier et tu as articulé :
- Mé-lo-dy Kim-ber-li ? Moi, Hamid Idal.
Irma était encore au téléphone.
- Il s'appelle comment, ton ami ? OK, il est là. Je vais voir ce que je peux pour lui.
Irma avait toujours des plans bizarres, des sauvetages insensés et des amis bigarrés. En général, je vivais ces situations étranges par récit interposé mais voilà, tu étais dans mon salon, dégoulinant sur mon plancher, ne lâchant ni sac ni papier, tes grands yeux bouleversants fixés sur moi... Et visiblement, tu ne parlais pas trop anglais... Le plus urgent était de te sécher, puis ce fut le thé et les toasts grillés ; c'était tout ce que j'avais. A chaque fois que je proposais quelque chose, tu portais ta main à ton coeur en t'inclinant et tu me regardais intensément. Une fois rassasié, tu as tiré un passeport de ta poche. Tu as montré ta photo et tu as dit :
- Hamid Idal, afghan refugee.
C'est ainsi que nous avons fait connaissance. C'était il y a un an...
Ce soir, je t'attends. Tu as fait de rapides progrès en anglais et tu es traducteur au service des réfugiés. Tu connais Londres aussi bien que moi parce que tu accompagnes les arrivants à longueur de temps. Tu as aussi progressé dans mon coeur même si je ne le dis pas. J'avais peur que tu sois très proche d'Irma mais c'est à moi que tu offres des fruits et des bouquets de roses. Tes yeux me cherchent lorsque tu me retrouves chez nos amis. Tu m'as même offert du vin alors que tu ne bois pas d'alcool. Et je sais tout de toi, de ta femme et de ta fille restées là-bas.
Je t'attends.
C'est un soir gris et calme et joyeux, malgré tout. Mon coeur bat trop vite. On aurait pu... On pourrait. Mais rien de ce que je voudrais n'arrivera. Nous allons fêter une bonne nouvelle pour toi : Anja et Mariam seront bientôt là.
© Lakévio