La Vérité vraie 35

La premiere fois que je suis arrivée à Cambrian Street, c'était à l'automne. Je m'en souviens comme si c'était hier. J'étais très intimidée. Il faut dire que j'étais très jeune ; c'était ma seconde place. La vieille Mrs Violet Crowton m'avait cédée à sa petite-fille Margaret qui venait d'avoir son troisième enfant. Elle pensait que je ne serai pas de trop pour seconder Miss Jones, la gouvernante.
Je me hâtais dans ce quartier encore inconnu lorsque je débouchais sur Cambrian Street et, malgré ma peur d'être en retard au rendez-vous, je me suis arrêtée pour contempler la beauté des arbres, le charme de la rue. Toutes ces jolies maisons dans la verdure, leurs jardins souriants et en haut de la montée, dans le tournant, l'orée du parc. Les couleurs éblouissantes de l'automne et l'odeur puissante du terreau et des feuilles. Fermant les yeux, je revoyais mon village d'enfance mais il était loin d'avoir la magie de ces lieux. Je me surpris à m'imaginer montant et descendant la rue, avec mon chapeau à voilette, la taille prise dans ma jupe grise, les bas noirs bien tirés dans mes bottines, trottant par plaisir jusqu'au marché, simplement pour jouir de cette vue des arbres. Mrs Crowton habite au coeur de Richmond une rue bordée de maisons victoriennes toutes plus aristocratiques les unes que les autres mais où le jardin a la mauvaise place, derrière l'habitation ! Et ce n'est pas pareil de regarder le pauvre bassin et les trois brins d'herbes que d'avoir un bois entier à portée de pas. Oh, si seulement j'avais la possibilité d'accompagner les enfants au parc !... Mais ce ne serait pas mon rôle...
Je regardais encore cette rue charmante, ne doutant pas un instant du bonheur que j'aurais dans ma nouvelle place. Je me hâtais vers le numéro de la rue indiqué sur le papier et je constatais avec joie que la maison était tout près du parc. Elle était haute mais assez exigüe. Cependant, la chambre que Miss Jones m'attribua donnait directement sur les grands arbres. Je ne pouvais me détacher de la fenêtre ! J'étais jeune...
Une fois installée, on me présenta à Mr Jefferson, le maître de maison, et à ses enfants, Elisabeth et Paul, qui jouaient près de lui. Il ne savait pas trop ce qu'on allait faire de moi, il disait que c'était une lubie de la grand-mère de sa femme. Il me demanda si par hasard j'avais des notions de latin ; il souhait l'enseigner à ses enfants. La gouvernante toussota et rappela que cela n'entrait pas dans mes attributions. Miss Jones me dit ensuite que Mr Jefferson était "original"...
Puis, à la cuisine, je vis Mrs Graham, qui préparait le repas. C'est elle que je seconderai pour les courses car Miss Jones, la cinquantaine passée, se fatiguait à assurer l'intendance. J'étais ravie, c'est exactement ce que j'espérais. Surtout lorsque j'avais vu le basement où on devait passer la journée en n'apercevant que les pieds des personnes en courses ou promenades !
Ce n'est qu'à la fin de la journée que je vis Mrs Jefferson. Elle ne parvenait pas à se relever de ses couches, m'avait-t-on dit. Elle était dans son lit, très pâle. Mrs Corey, la nurse venait de lui apporter Harry, le dernier-né. Mais elle semblait lasse de l'avoir dans les bras et le tendit rapidement à la nurse après l'avoir embrassé. C'est alors qu'elle porta son attention sur moi. Elle me regarda attentivement, étonnée. Puis son visage s'éclaira dans un sourire.
- Comme vous êtes jolie ! Quel âge avez-vous ? Venez-vous asseoir près de moi... Là, sur le lit !...
Je regardai Miss Jones, affreusement gênée mais, bien que surprise, elle m'invita à exécuter la demande. J'étais vraiment confuse et rougissante mais aussi flattée, je l'avoue. Mrs Jefferson, bien que pâle, était très belle. De magnifiques cheveux roux et des yeux d'eau claire. Elle me demanda mon prénom, prit ma main puis dit :
- Camilla, je crois que j'ai terriblement besoin de vous...
Il n'y eut rien à faire. Elle voulut que je reste auprès d'elle. Elle eut même une crise de larmes lorsque Miss Jones tenta de lui expliquer mes attributions.
- Vous ne pouvez pas me l'enlever, Miss Jones ! J'ai besoin d'elle.
Je me demandais ce qu'elle attendait de moi. Tout dabord, que je fus là, à côté d'elle. Simplement une présence. Quand elle m'appelait, je devais lui tenir la main, parfois la consoler en la serrant dans mes bras. Je tenais le bébé lors de ses visites et je lisais des histoires à Elisabeth et Paul quand ils venaient voir leur mère. Je déjeunais et dînais avec elle. Je lisais parfois à voix haute, je fredonnais lorsqu'elle le demandait, je discutais des nouvelles et lui montrais des magazines de mode... Bref, moi qui avait tant envie de profiter de la rue et du parc, je ne sortis pas de la chambre, disons de la maison, de toute une année !
Mais Mrs jefferson se remit. Elle se leva, puis consentit à s'habiller, enfin à descendre au salon. Elle lut elle-même à ses enfants, fit jouer le petit Harry, demanda à être coiffée, put rire des bêtises des aînés, s'intéressa de plus près à la mode et se commanda des robes...
Pendant ce temps, Miss Jones avait dû poursuivre son rôle d'intendance... Elle était un peu fâchée et entendait bien que je prenne ma place à présent que la dame allait mieux. Mais Mrs jefferson affirmait avoir encore besoin de moi. A la fin de l'été; je descendais avec elle au jardin où elle s'attardait de plus en plus longtemps,écoutant les oiseaux, respirant les roses et j'étais fort aise de l'accompagner. Lorsque l'automne revint, je ne pus m'empêcher de lui raconter l'envoûtement que j'avais ressenti en voyant les arbres du parc...
- Comme vous avez raison, Camilla. Voulez-vous m'y accompagner ?...
Quelle extase de découvrir enfin le parc ! Les premiers jours nous nous contentions de nous asseoir un moment près des jeux pour enfants tandis que la nurse surveillait leurs mouvements. Moi, je veillais à la sérénité de Mrs Jefferson.
Un soir, au retour du parc, je l'entendis dire à son époux que je l'avais sauvée et qu'elle m'en saurait gré toute sa vie. Et c'est ainsi que j'étais devenue dame, non, demoiselle de compagnie...
© Lakévio