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3 octobre 2016

La vérité vraie 30

 

 La nuit la plus longue de notre existence.

harry anderson

 

Je regardais mon père et je ne parvenais pas à me rassurer. Malgré ses paroles qui se voulaient enjouées et le calme apparent de ma mère, je sentais qu'ils étaient inquiets.  Il y avait, derrière nous, les centaines de kilomètres parcourus, l'attente dans la voiture éteinte alors que la nuit tombait sur ce bout de terre au milieu de nulle part. Trop de chuchotements, de regards jetés sur la montre. Il se retournait, souriait : "Encore un peu de patience, les enfants ! Tout va bien se passer. Une nouvelle aventure commence !"

Nous étions fatigués après ce voyage d'une journée. J'avais entendu mon père dire au voisin qu'il ne savait pas si c'était une bonne journée pour partir pique-niquer. Je revoyais ma mère saluer de la main son amie Mabel. Et la voiture s'était engagée dans l'allée, puis dans la rue, puis sur la route. Personne ne s'était retourné et nous étions quatre, sans compter Christine, à savoir que nous ne reviendrions pas...

Les heures s'écoulaient, la nuit s'épaississait. Christine dormait ou passait de bras en bras. Peter était muet et je pouvais l'entendre déglutir dans l'obscurité. Il avait encore plus peur que moi. Maman ne se retournait pas. Je devinais qu'elle serrait la main de papa. Me penchant vers elle j'ai posé ma tête un instant sur son épaule, puis ma main sur celle de papa. Christine a voulu jouer avec la lumière et papa l'a éteinte immédiatement. "Peter, s'il te plaît, joue avec ta soeur." Mais c'est moi qui, en sourdine, ait fredonné la petite chanson qu'elle aimait. Est-ce qu'il fallait l'oublier aussi ?...

Et puis, mon père a annoncé : "C'est l'heure." Nous sommes descendus de voiture et avons avancé sur le terre-plein cernés de rochers. Devant nous, le gouffre noir et le fracas de la mer. Mais le secours que nous attendions viendrait du ciel. Tout le monde scrutait le voile sombre de la nuit, sauf Christine qui dormait presque et moi qui regardais papa. A cause de lui, nous étions des voyageurs sans bagages, presque des évadés, des fugitifs en tous cas. Nous avions même une nouvelle identité ! Je ne m'appelais pas John. Ce matin encore il n'y avait pas de Peter et de Christine... 

Nous nous serrions les uns contre les autres, nous nous tenions la main. Nous écoutions le silence désespérément. Nous avions froid. Impossible de dire un mot tellement nous étions tendus vers cette nuit qui allait nous engloutir. Je me sentais si misérable et incapable d'imaginer ce nouveau destin. Et puis, enfin, Peter et moi nous nous sommes regardés et il a tiré la manche de papa. Il avait entendu aussi. Ma mère et lui ont aussi échangé un regard, émus mais anxieux. Nous n'avons pas bougé alors que l'hélicoptère approchait. Il y eut un rapide faisceau de lumière sur nous puis plus rien. Mon père nous a demandés de retourner à la voiture. Ma mère avait repris Christine. Elle cachait son visage dans son cou mais je savais qu'elle pleurait. Quand l'hélico s'est posé et que nous avons senti les rochers vibrer et le souffle des palmes, elle nous a dit "encore un petit effort, on y est presque". Puis papa a ouvert la portière et nous a conduit à l'hélicoptère. On nous a aidés à monter et à nous attacher et nous avons été emportés dans la nuit. Malgré le bruit, la radio de bord, nous, les enfants, étions si épuisés que nous avons dormi jusqu'à la descente et l'atterrissage sur un aéroport inconnu. Le jour s'était levé. Nous sommes remontés dans une voiture tous les cinq. Papa s'est retourné, et maman aussi. Ils nous ont regardés un peu solennellement et mon père a dit "Christine, John et Peter, bienvenue dans votre nouvelle vie". En fait je ne sais pas s'il a dit vie ou ville. Nous avons encore roulé une heure ou deux dans l'aurore et nous nous sommes enfin arrêtés, épuisés, devant une maison qui ressemblait à l'autre. Un camion de déménagement était garé devant la porte. Je pouvais voir des enfants qui attendaient le bus de l'école et entendre le chien des voisins aboyer. Alors, j'ai songé à Ricky, le chien que nous avions laissé et à mon ancienne chambre et tous mes jouets abandonnés ...

 

Rapport confidentiel N°133987

SERVICE DE PROTECTION DES TEMOINS

 

© Lakévio

 

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Commentaires
V
Géniale ta version ! C'est une sacrée histoire et nous sommes soulagés à la fin (Non, pas parce que c'est la fin, mais parce que l'issue semble ce qu'il y a de mieux pour cette famille) Quelle imagination ! Ma version est en ligne : http://veroreve.canalblog.com/archives/2016/10/04/34387671.html
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L
oh mais il faut que quelqu'un aille chercher le pauvre chien !! Bravo, intéressant !
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B
Bigre ! c'est drôlement sérieux par ici.<br /> <br /> Il est bien mené, ton récit. Bravo.
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B
J'arrive de chez "le Goût" et j'ai voulu en savoir plus... Pour moi qui ai vécu les bombes "en vrai" lâchées sur notre ville par les Alliés pour notre liberté, je revois quelques images et me remets dans l'ambiance de l'époque. Confiante en ma bonne étoile, je n'avais pas peur, et j'avais raison, puisque me voilà à 84 ans devant mon clavier à lire les délires d'un romancier...
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J
S à semaine<br /> <br /> Le clavier est minuscule comme l'écran<br /> <br /> Et on a cassé mes lunettes..!
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