La vérité vraie 26
L'heure chaude.

Treize heures. Le soleil semble immobile et tout s'est figé dans le village. Il n'y a plus que les mouches qui s'activent. A peine entend-on grincer un sommier sous le poids de quelque ménagère venue s'allonger à côté de son homme pour une sieste moite.
Les chiens cherchent la pierre mouillée sous l'évier et les chats se sont retirés à la cave où les souris peuvent leur tirer les moustaches : il fait trop chaud pour courir...
Silence. Volets clos. Le soleil écrase la rue, voile les couleurs. Les fleurs s'étiolent et se languissent comme les belles du village attendant la promenade du soir.
Nina, dont les seize ans ne sont pas sages, n'attend pas. Elle a donné rendez-vous à Rocco. Derrière la persienne entrouverte, elle guette. Elle sait qu'il apparaîtra dans l'ombre. Rocco ! Son Rocco ! Celui qu'elle n'a pas vu depuis quatre ans. Dont elle était déjà amoureuse. Elle a vu combien il n'en revenait pas de découvrir la femme qu'elle était devenue. Ses yeux lui disaient ce qu'il ne pouvait dire. Elle se tendait vers lui. Elle voyait bien que ses mains à lui en tremblaient. Hier, elle lui a dit à la promenade que s'il veut, il n'a qu'à monter et la prendre... Elle est folle, Nina. Folle de désir. Sa mère le sait. sa mère lui a dit que Rocco n'était qu'un moins que rien, qu'il revenait de prison, qu'il ne resterait pas, qu'elle devait se tenir tranquille... Nina ne veut pas être tranquille. Elle veut Rocco, même si ce n'est qu'une fois, même s'il s'en va. Peut-être qu'il l'emmènera... Même s'il a le double de son âge, s'il a été marié déjà. Ils iront en Italie ou bien où il voudra. Pourquoi ne vient-il pas, ce voleur de filles ?...
Nina s'agite. Elle marche de long en large, pieds nus. Elle vérifie une fois encore que la porte de la chambre des parents, du côté frais, est bien fermée. Elle a poussé le volet en signal comme il le lui a demandé. Elle a la gorge sèche mais n'ose pas descendre boire avant qu'il n'arrive. Elle regarde dans la glace sa ferme bouche rose, ses grands yeux noirs et les boucles sombres qui cascadent sur son cou et ses épaules ruisselantes. Elle fait glisser les bretelles de sa chemise et se cambre. Elle relève son jupon sur ses cuisses blanches. Elle n'en peut plus... Rocco !
Il est là dans l'ombre bleue du mur d'en face. Elle l'a vu. Ses pieds ont couru sur les marches de pierre pour entr'ouvrir la porte de chêne. Il est entré ; elle est dans ses bras.
Un coup de feu qui claque.
La course éperdue de Rocco dans la poussière des ruelles vides et endormies que rien n'éveillera, même pas un fusil qui parle.
Le silence revient et recouvre le village et la maison. Depuis le palier du premier étage, le père, la mère et le frère aîné contemplent Nina étendue sur la dalle fraîche où elle a glissé des bras de Rocco. Un filet de sang descend de sa tempe jusqu'à son sein et son linge se teinte de rouge.
- Merci, fils, dit le père.
- Elle avait le diable au corps. Il n'y avait rien d'autre à faire, dit le frère.
- Aidez-moi à la remettre dans son lit, dit la mère. Au moins, elle est morte vierge.
© Lakévio