La vérité vraie 18

William-Chadwick - House-by-the-Stream - 1917
La maison jaune. Ainsi la nommions-nous, cette maison de l'autre côté de la rivière. Vaste, imposante, attirante... Elle étincelait dans la lumière et sa couleur faisait qu'on l'apercevait encore à l'aube du printemps ou aux derniers jours de l'automne, même dans le brume matinale ou au brouillard descendant.
La maison silencieuse. Toujours fermée et inaccessible. La rivière était trop large, le courant trop fort et la route... lointaine ! Les parents n'étaient pas curieux et ne s'intéressaient pas à la maison jaune. Pourtant, année après année, elle restait pimpante. Comme si le soleil seul repeignait la façade. Saison après saison, les fleurs l'entouraient délicatement et les branches des arbres ne dérangeaient pas les tuiles du toit. A chaque séjour, allongés au bord de l'eau ou perchés sur la barrière, nos regards et nos conversations revenaient toujours à la maison.
- Je crois que quelqu'un vient s'occuper de cette maison, avait dit Serge.
- Il est vrai que nous ne sommes pas toujours là, avait renchéri Johan.
- C'est vraiment dommage que nous ne connaissions pas nos voisins, avait repris Stéphane.
- Cette maison me fascine, avait ajouté Thibaut.
Je n'avais rien dit, mais je n'en pensais pas moins...
Une année, mes frères décidèrent de "passer à l'action". Ils étaient grands et costauds à présent, ils savaient canoter et puisqu'il y avait une épave de barque enfoncée dans la vase de l'autre côté, ils étaient sûrs qu'on pouvait accoster. Ils attendirent que les parents partent au ravitaillement au bourg et ils sortirent le canot obtenu de haute lutte l'année d'avant.
- Toi, tu restes ici, dirent-ils. Si les parents reviennent tu dis que nous sommes allés canoter du côté de Vire.
- Si vous me laissez, je raconterai que vous êtes allés à la maison jaune...
Après une âpre discussion, les menaces de me jeter à l'eau parce que la barque était trop chargée, les manoeuvres difficiles pour traverser et remonter le courant car nous étions sans cesse déportés, nous avons atteint l'autre bord.
Bien sûr, je fus la première à sauter dans la vase puis à gagner, en courant dans l'herbe, le coin de la bâtisse. Mes frères suivirent et nous nous sommes trouvés tous ensemble de l'autre côté de la maison jaune. Serge remarqua un volet entrebaillé au rez-de chaussée mais Johan avait déjà mis la main sur la poignée et s'écriait victorieux :
- Venez voir ce n'est même pas fermé !
Thibaut, qui tentait de regarder au travers des fentes des volets, recula tout d'un coup et tomba à la renverse.
- On ne peut pas ... entrer.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Ça fait des années qu'on veut y aller et tu...
- On ne peut pas... Il y a quelqu'un dans le fauteuil !
Je les regardais tour à tour. Ils riaient, se moquaient, se bousculaient. Je les écoutais fantasmer sur d'improbables fantômes. Je pensais qu'ils voulaient me faire peur ; Thibaut savait très bien jouer la comédie. Voulant les braver tous, j'entrai.
Je marchais sur la pointe des pieds dans la pénombre. La maison sentait la pomme et la violette. Ce n'était pas flagrant, juste une note fugace comme un rappel du passé. Sur la droite, une porte s'ouvrait sur un grand salon poussiéreux. On pouvait voir les particules de poussière danser dans les rais lumineux. Des fleurs fanées s'épanchaient sur la table. Les vitres d'un meuble renvoyaient un pâle reflet et soudain, je l'ai vue... La dame dans le fauteuil... Elle me souriait. Je me suis tournée lentement vers elle. Je n'avais pas peur du tout mais l'apparition m'avait rendue muette.
- Ce n'est pas souvent que j'ai de la visite, dit-elle doucement. Comment t'appelles-tu ? Quel âge as-tu ?...
- ...
- N'aie pas peur. Approche-toi et viens m'aider à me lever. J'ai sûrement quelque chose pour toi.
Appuyée sur mon épaule, la dame qui paraissait vraiment très vieille, vêtue de noir et si ridée, n'était pas plus grande que moi. Nous avons tourné dans le couloir, elle a écarté un rideau et nous étions dans la cuisine.
- Allume la lumière, m'a-t-elle dit. je ne peux pas ouvrir les volets; les fenêtres sont trop dures pour moi.
- Je peux le faire si vous voulez.
- Non. C'est bien ainsi.
Je l'avais regardée sortir une miche de pain, en couper une tranche légère et saisir un pot de confiture dont elle avait tartiné le pain bis.
- Tiens, tu ne seras pas venue pour rien ! Goûte. C'est de la myrtille...
J'ai mangé de bon coeur la tartine offerte sans quitter des yeux la vieille femme. Elle me souriait et secouait la tête de contentement. Je l'ai remerciée.
- Je dois partir, maintenant. Je m'appelle Elise, puisque vous vouliez savoir... et j'ai dix ans.
Elle n'a pas bougé et je me suis rapidement faufilée dans la vive lumière de l'été. Mes frères n'étaient plus là et j'ai eu peur qu'ils m'aient laissée. J'avais l'impression que j'étais restée très longtemps avec la dame.
Ils étaient occupés à remettre la barque à l'eau et absolument furieux de ma disparition.
- Pourquoi n'êtes-vous pas venus ?...
- Il y a un type, sorti de nulle part, qui nous a demandé de partir. Alors, qu'as tu vu dans cette maison vide ?
- Rien, ai-je dit, ni personne...
Je ne voulais pas dévoiler mon secret. D'ailleurs je doutais presque de cette rencontre. J'avais pourtant le goût des myrtilles dans la bouche.
- Stéphane, est-ce que ma bouche est noire ?
- Bon sang, j'espère que tu n'as rien mangé de pourri dans cette maison !
J'ai souri. Johan m'a alors tendu un petit cahier.
- Je l'ai trouvé dans la remise, en t'attendant. J'ai pensé que tu aimerais ça...
Le cahier, d'un bleu passé, était entièrement rédigé d'une belle écriture penchée, avec des courbes et des déliés à l'encre violette à demi-effacée sur des pages jaunies. Sur la première page, on pouvait lire cependant nettement :
"Je m'appelle Antoinette et j'ai dix ans..."
J'ai failli dire que j'avais vu Antoinette mais je me suis tue. C'était MON secret...
© Lakévio