La bombe de Fine
Vladimir Volegov - Midi
Miette vouait toujours une sainte adoration à sa soeur Fine. Elle était grande et blonde et belle ! Elle était un peu trop timide et parfois un peu trop grande personne mais la plupart du temps Miette l'aimait de tout son coeur.
Et puis elle avait connu la guerre, cette chose effroyable qui tuait des gens et cassait les maisons et dont on parlait encore dans ces années cinquante. Il y avait "avant la guerre" : l'enfance de Fine "qui n'avait pas eu ça et qui n'avait pas fait ci", c'est à dire comme cette hypergâtée pourrie d'horrible petite sauvageonne de Miette... et il y avait "pendant la guerre", les heures tristes, On était sans nouvelles du père, angoissantes, Maman était souvent malade, terrorisantes, il y avait les alertes et il fallait se réfugier dans la petite maison sous la terre dans le jardin, aventureuses, il y a eu le jour de la bombe...
Là, Miette ouvrait ses grands yeux, terriblement envieuse.
- Raconte encore, la bombe...
La sirène avait retenti. Une fois l'alerte donnée, il ne fallait pas tarder à gagner le trou creusé par le grand-père dans le jardin ; on ne savait jamais quand les avions allaient arriver et peut-être larguer leur cargaison de mort... C'était l'heure du dîner et grand-mère venait juste de poser la cocotte sur la table.
- Vite, vite, il faut y aller. Solange, prend les gilets pour les petits. Je prends des fruits et je te suis. Fine, donne la main à ton frère.
Ils se hâtent, rasant presque terre, le dos courbé mais scrutant le ciel et tendant l'oreille. Il n'y a que le petit qui répète inlassablement...
-Je veux pas y aller, moi, dans la petite maison, je veux pas y aller...
Grand-mère descend la première, sa fille lui tend le panier avec les fruits et les gilets puis descend à son tour. Fine tend son frère à sa mère ; il gigote, se débat; il faut le calmer avec quelque chose à sucer. Fine descend suivie de grand-père qui a pris soin de refermer presque entièrement le toit de la cache. Le soir tombe à peine. Grand-mère vérifie les bougies.
- C'est la dernière; il aurait fallu prendre celle de la chambre...
Ils s'installent sur les caisses déposées là recouvertes de couvertures.
- Combien de temps ça va durer cette fois ?... C'est bête de ne pas avoir pris la cocotte !
Ils attendent. Comme rien n'arrive, Grand-père décide
- Je vais la chercher !
Avant que les femmes ne s'émeuvent, il est remonté et commence à replacer le toit quand une tête, des bras apparaissent. C'est Fine.
- Je vais avec toi, je prendrai la bougie.
Ils ont couru à la maison. Fine va prendre la bougie dans la chambre de ses grands-parents et rejoint grand-père dans la cuisine. Là ils entendent le premier avion. Puis très vite un second bruit, un sifflement caractéristique qui les fait se baisser instinctivement et rentrer la tête dans les épaules. Ils n'ont rien dit, juste le temps de se prendre la main, fermer les yeux, attendre...
RIEN
Ils se redressent, tremblants. Ils regagnent l'abri en courant et restant le plus possible sous le couvert des arbres alors qu'une vague de moteurs assourdissants passent au-dessus de la maison. La cocotte est restée à la cuisine mais peu importe à la famille qui se retrouve et se serre en pleurant au fond de leur trou.
L'alerte est terminée une heure après. En regagnant la demeure, on interpelle le voisin.
- Alors, Père Clocher, vous l'avez entendue ?
- M'en parlez pas ! J'ai envoyé cherché les militaires : elle est dans le jardin ! Elle n'a pas explosée ! Heureusement, d'ailleurs... j'y serai passé !
Fine et son grand-père se regardent. Ils pensent la même chose.
- Nous aussi !
© Lakévio
Vladimir Volegov

