Le coeur lourd
Miette adorait son père.
Un beau brun longiligne, très soigné de sa personne, toujours élégant. De la classe même avec tablier de jardinier et chapeau de paille ! Affable, courtois, charmeur et charmant. Toujours le premier à remarquer la nouvelle toilette, complimenter la nouvelle coiffure, admirer le nouveau bijou. Miette jubilait lorsqu'elle entendait :
- Oh, la jolie robe de mon BabyChou !
Et s'il ajoutait - Et si tu venais étrenner ma barbe ?... Miette se précipitait dans ses bras pour l'étouffer de baisers posés sur les joues fraîchement rasées qui sentaient si bon.
Bref, le père de Miette était son dieu.
Voici l'été. Les jours s'étirent et les récréations se font longues. La distribution des prix est proche et toutes les occasions sont bonnes pour ne pas revenir tout de suite dans la classe surchauffée même à l'abri des persiennes.
- Madame, on nettoyait les tables du réfectoire.
- Madame, on cirait le parquet dans le parloir.
- Madame, la directrice nous avait demandé de porter des fleurs à la chapelle.
Même la sortie des cours se faisait plus molle et languissante. Moins envie de courir ou de sauter. Parfois, cependant, quelqu'un lançait l'idée d'un dernier "chat perché" et la partie s'engageait dans la cour brûlante jusqu'au rappel à l'ordre des écervelées.
- Mesdemoiselles ! Voyons ! Vous allez vous mettre en eau ! Les demi-pensionnaires, en rang pour la salle à manger ; les externes, vos parents vous attendent !
Miette, "en eau", s'empresse jusqu'à la porte de l'Institution. Elle n'habite pas à côté et n'aura peut-être plus une seule camarade pour faire une bonne partie de la route ! Mais une surprise l'attend.
- Papa !
- Ma Belette, tu es en nage !
Il est là, sourire aux lèvres devant sa Miette, éblouissant malgré la cinquantaine passée, mince et sportif, en chemisette peut-être mais les souliers cirés. Il l'invite à monter sur le porte-bagages de son vélo en prenant bien soin de lisser la robe. La petite fille l'enserre de ses bras à la taille et reste collée à lui jusqu'au portail de la maison. Enfin, le vélo ralentit... Avant d'arriver à la grille, le père de Miette lève sa jambe en arrière pour descendre de la bicyclette. Mais son pied rencontre un obstacle...
Des cris s'élèvent ; le père descend une Miette hurlante, les mains sur le visage.
- Mais qu'est-ce qu'il y a ? Montre ! Fais voir, allons !
- Tu..., tu m'as tapée avec ta chaussure , beugle Miette et elle montre sa bouche ensanglantée, la lèvre fendue.
Pauvre papa s'excuse, câline, console, et entraîne sa fille à la maison où elle va être nettoyée et soignée.
- Ce ne sera rien, dit maman.
Miette, qui regarde sa lèvre enflée dans la glace, rétorque avec un reste de sanglots dans la voix :
- Mais, à cause de papa, je vais être toute défigurée pour aller chercher mon premier prix d'orthographe !...
© Lakévio
Giuseppe Carosi - Portrait d'une petite fille

