Hop là, nous vivons !
Le Théâtre de la Ville présente aux Abbesses une pièce rare du dramaturge allemand Ernst Toller. Un pur concentré de verve expressionniste.
Un spectacle qui ravive la flamme d'un texte cinglant et prémonitoire. Une œuvre capitale dans l'histoire du théâtre européen
« Lutter pour une société fraternelle et égalitaire. Braver les baïonnettes du pouvoir. Et puis perdre la tête, parce que le monde résiste. Tel est le destin de Karl Thomas, héros de “Hop là, nous vivons!” pièce formidable de l'Allemand Ernst Toller.
Pourquoi touche-t-elle tant ? Parce que c'est le portrait en mouvement d'un pur qui tangue quand tout chavire autour de lui. Ernst Toller transpose révoltes et espérances en scènes acides. Son théâtre est le témoin d'une génération qui a mal à ses révolutions, qui aspire à un nouvel homme, celui que les communistes soviétiques tentent d'engendrer, celui que les nazis théorisent dans leurs coulisses nauséeuses. Dans cette fresque, Toller est tout entier. Du traître devenu ministre au révolutionnaire converti à la légalité démocratique, d'Eva la syndicaliste à Madame Meller la fidèle, chaque personnage représente un possible, une tentation. Karl Thomas, lui, est le frère de fiction. Ça, c'est ce que Christophe Perton souffle. Le metteur en scène ouvre grand les fenêtres de “Hop là, nous vivons!” histoire de déclencher des courants d'air. Les années 1920 défilent en flashes, la famine à Vienne, la mort de Lénine, autant de titres de journaux bombardés en toile de fond. La fièvre de cette décennie, c'est aussi ici l'euphorie d'un saxophone, la planète qui vire au jazz, de Berlin à New York. La pièce est le miroir diffracté de l'Histoire qui swingue, hoquette. La radioscopie surtout d'une solitude au bord de l'abîme. Palpitant. »
ALEXANDRE DEMIDOFF - Le Temps

Les textes d’Ernst Toller portent en eux la violence un brin surannée du marxisme convaincu, celui qui n’a pas connu la désillusion soviétique (Toller se suicide en 1939). « Hop là, nous vivons ! », une pièce écrite en 1927 par l’auteur allemand, n’échappe pas à la règle mais n’a rien perdu de son acuité féroce, sorte de charge à vif contre un capitalisme qui broie sans douleur, comme un somnifère corrosif. « Réveillez vous ! », semble nous crier tout au long le héros Karl Thomas.
Tout commence par une harangue aux accents spartakistes. Puis une cellule de condamnés à mort : les insurrectionnels sont graciés. A cette nouvelle, le détenu Karl sombre dans la démence. C’est l’itinéraire de cet homme révolté que l’on suit : après 8 ans d’asile, il retourne parmi les hommes, sa foi d’homme de gauche intacte. Il retrouve ses compagnons de cellule. Qui ministre, qui employée résignée, qui militant un peu tiède, tous ont oublié les grands idéaux, plus personne ne songe au « Grand Soir ». Karl voudrait secouer ces assoupis, donner de grands coups de pieds dans la fourmilière : insatisfait du monde, il en sera pourtant éjecté comme un corps étranger. C’est lui, la fourmi qu’on écrase.
Ce synopsis d’une noirceur implacable est souligné par une scénographie qui distille les images anxiogènes : des strapontins collés aux murs, des canapés verdâtres pour hommes de pouvoir, des bureaux borgnes, tout concourt à figurer l’oppression tranquille. Le metteur en scène Christophe Perton nous montre un univers de petits soldats qui marchent bien en rythme, qui traversent la scène en cadence, le menton haut : au milieu d’eux, la ferveur anarchiste de Karl n’est que gesticulation dérisoire. Et plus encore lorsque des projections vidéo, très présentes dans le spectacle, lui opposent la marche inaltérable du monde. On aurait aimé un peu plus de second degré lorsque fusent les diatribes à la Rosa Luxemburg, afin que le propos souffre un peu moins de sa date d’écriture : l’anti-capitalisme d’aujourd’hui ne se reconnaîtra pas dans celui de l’entre-deux-guerres, bercé d’utopies grandiloquentes. Mais, même esquissée d’un trait presque naïf par Christophe Perton, l’idée-force du spectacle s’impose : c’est toujours le financier qui sirote son champagne sans plaisir quand l’employé boit son infect bouillon ; bien malin qui voudrait inverser la tendance : Karl y laisse sa vie. Ernst Toller l’y laissera de la même façon.
THOMAS JEAN
