peder monsted

 

Jules avait vraiment déployé des trésors de patience et de diplomatie pour décider Augustine à accepter une promenade. Cela faisait des semaines qu'il lui rendait visite chaque jour à cinq heures. Il avait fallu attendre plus de deux mois pour qu'elle accepte de congédier sa mère qui jouait les chaperons. Un chaperon !... Mais quelle idée ! Augustine n'était plus une enfant, même si elle avait parfois de ces préciosités enfantines. Elle allait avoir trente-huit ans. Elle était vieille fille. Mais elle avait du charme, un beau sourire, une vraie prestance.

Il aurait bien voulu lui prendre le bras sur ce chemin sablonneux mais sans doute aurait-elle rougi et aurait secoué la tête comme lorsqu'il lui avait touché la main, la première fois... Peut-être se trompait-il. Il avait poursuivi ses visites sentant qu'il était approuvé et pourtant, quelque chose... Oui, quelque chose. Augustine n'était pas vraiment causante ; elle écoutait surtout et Jules n'était pas avare de compliments dans l'espoir de plaire. Remplacer sa pauvre Adèle n'était pas une mince affaire. Il avait quand même attendu huit ans avant de chercher une autre épouse. Et dans la contrée, les veuves manquaient et les autres étaient par trop jeunes. Il avait bien vu que le notaire lui faisait les yeux doux ; il lui restait encore une fille à caser. 26 ans, joliette, mais avec un passé, disait-on. Faut-il écouter les ragots de commère ?... Enfin, il s'était tourné vers Augustine dont on lui avait parlé. L'âge allait. C'était mieux que d'épouser une jeunette ! 

Jules repassait tout cela dans sa tête depuis qu'il s'était tu. Il en avait eu assez de parler tout seul. Dans le silence des sous-bois, il entendait son coeur battre, il sentait les pulsations dans ses veines et une chaleur, un désir lui venait. Augustine était trop calme ; elle ne savait rien de l'amour et n'attendait rien. Cela se voyait à son allure nonchalante, son pas tranquille, sa poitrine qui à peine se soulevait. Adèle... Adèle, dans l'ardeur de sa jeunesse, prenait des mines, relevait ses cheveux, balançait son jupon montrant sa mignonne cheville. Il se rappelait que tout s'était joué losqu''il lui avait dit, lors d'une promenade comme celle-ci :

Vous savez que je vous aime. La preuve, c'est que je pourrais tenir votre main pendant des heures alors qu'elle est moite de chaleur et même embrasser vos lèvres toutes emperlées de sueur...

- Goujat ! entendit-il. Jules ne savait pas qu'il avait parlé tout haut. Il reçut des coups d'ombrelle et Augustine le planta là.

Une fois la surprise passée, Jules s'assit au bord du chemin. Puis il se mit à rire et à rire encore, à rire de plus en plus fort. Adèle avait choisi pour lui. Point de vieille fille comme Augustine ! Il en avait perdu du temps ! Il allait voir du côté du notaire... La joliette n'avait pas l'air bégueule et peut-être serait-elle plus vive de corps et d'esprit. Parce qu'une absence totale d'humour rend la vie impossible.

 

© Lakévio