Salminen john-salminen10

 

 C'était un soir ordinaire. Selma sortait de sa boutique de colifichets, fatiguée, désabusée...

Et puis il y avait eu cette ritournelle. L'air qui venait le plus facilement à l'esprit lorsqu'on était sur la Butte.  Le refrain, un air de guitare... Elle avait ralenti. Elle l'avait regardé tandis qu'il fredonnait assis sur le trottoir, juste devant le bar. Quand il avait levé les yeux sur elle, elle s'était perdu dans son regard. Des yeux d'un vert comme elle n'en avait jamais vu sous une chevelure de geai. Il avait souri puis fermé les yeux en continuant à jouer et elle avait pensé que lui aussi s'était égaré par temps gris à Paris.

- Ne partez pas ! lui avait-il dit, alors qu'elle avait fait trois pas pour s'éloigner. Je peux chanter pour vous toute la nuit...

- La nuit est encore loin ! avait-elle répondu.

La nuit est au fond de nous mais nous allons en faire jaillir les étoiles...

Selma s'était appuyée contre le mur pour écouter le garçon qui reprenait la chanson. Parfois des passants s'arrêtaient et cherchaient quelques pièces de monnaie mais elle s'aperçut qu'il n'y avait ni casquette, ni coupelle, encore moins d'étui à guitare où les déposer. Elle sortit son bonnet qu'elle avait dans son sac et le tendit. Sa lassitude était partie ; elle s'amusait... Le garçon chantait toujours.

- Tu ne trouves pas qu'elle est belle cette chanson ?... Dis, je crois que tu as quelque chose qui me revient.

Selma tendit le bonnet et l'étrange garçon en sortit les pièces pour les compter.

- Je ne fais pas la manche, tu sais. Mais je suis content que tu l'aies fait ; je peux te payer un café. Appelle-moi Bosco.

Bosco se leva d'un bond, souple dans ses baskets. Il était grand et dégingandé. La guitare d'une main, le bonnet dans la poche et la main de Selma dans la sienne, il l'entraîna à l'écart des ruelles passantes dans un petit troquet un peu sombre mais chaleureux grâce aux tables de bois usées et gravées de multiples noms enchevêtrés. Lui montrant BOSCO sur un côté, il avait dit : "Tu vois, c'est ma place". Mais plus tard un petit groupe de jeunes gens s'engouffra dans le café et chacun le salua d'un "Te voilà, Jeannot ! Où étais-tu encore passé ?" Il fit un clin d'oeil à Selma, interloquée. "Il paraît que je suis Jean de la Lune aussi ..." "Viens", ajouta-t-il et après avoir salué la bande attablée au fond, il sortit.

Selma, parce qu'elle n'avait pas envie de rentrer dans son minuscule appartement où personne ne l'attendait, et parce qu'elle se sentait bien avec lui, avait suivi Bosco. Ils ne disaient rien, ne se hâtaient pas. Il la tenait par l'épaule comme pour la réchauffer au jour qui tombait tandis qu'il regardaient les lumières de la ville s'allumer tour à tour depuis la terrasse du Sacré-Coeur. La cité sous leurs pieds s'embrumait et les cheveux de Selma se perlaient de fines gouttelettes. Bosco lui mit son bonnet. Il chercha où s'abriter - plutôt où abriter son instrument - et décida que le parvis de la basilique ferait l'affaire.  Ils s'assirent l'un en face de l'autre. Ils restaient les yeux dans les yeux et Selma sentait monter en elle une chaleur intense, une joie comme elle ne connaissait pas depuis longtemps. Bosco était grave. Il lui prit le visage dans les mains et le caressa doucement, lentement. Il ferma les yeux très fort comme s'il souffrait puis rapprocha son front du sien. Il chuchota alors : "Je t'ai connu dans une autre vie". Puis il releva la tête, tout joyeux, et s'accompagnant de sa guitare, chanta pour elle : "Baladin, Baladin, je suis le baladin, de la bonne chanson pour Margot et Lison... 

Entre deux nuages, la lune blanche monta dans le ciel. "C'est bientôt l'heure", dit Bosco. Ils repartirent dans les ruelles désertées par les touristes qui s'entassaient à présent dans les restaurants. Selma avait faim aussi. Elle offrit une portion de frites à son ami énigmatique. Ils dînèrent assis sur un muret humide sous les ailes d'un moulin.  Puis il se leva : "Il faut venir". Sans crainte, elle le suivit et le suivit encore, même lorsqu'il poussa la porte d'un bâtiment, et elle continua au long des couloirs lugubres et sombres jusqu'à un escalier bancal où un cordon grossier aidait à la montée. Enfin, il poussa une porte de vieux cuir rembourré. L'endroit sentait le bois et la poussière. A présent, elle marchait aggripée à lui jusqu'à ce qu'elle perçoive de l'air frais et une lueur agréable. Au-dessus d'eux, comme par miracle, scintillaient des milliers d'étoiles. Selma découvrit alors, étonnée, qu'ils étaient au milieu d'une petite salle de théâtre dont le toit s'était effondré. Bosco dit :

- Je n'ai pas besoin d'aller dans la lune, j'ai ça ! Et il montrait les trois rangées de vieux fauteuils délavés et la scène au plancher instable. Il invita Selma à s'asseoir sur un pauvre divan usé dans ce qui avait servi autrefois de coulisses et, sous la lumière de la lune, dans la douce clarté des étoiles, il chanta une autre chanson oubliée : la ballade des baladins. 

Les yeux de Selma  se mouillaient et Bosco vint boire à ses larmes. Ils s'endormirent serrés l'un contre l'autre sous une couette à la couleur fanée et qui perdait ses plumes...

La lumière pâle du petit matin les réveilla. Le jour était gris mais tout était vrai de ce rêve éveillé. Selma allait partir ; il le fallait.

- Attends, ma Brune, dit Bosco. Il lui tendit un parapluie  et chanta encore pour elle :

"Mais voilà qu'il flotte, la lune se trotte La princess' aussi. 
Sous le ciel sans lune, je pleure à la brume mon rêve évanoui !"

 

Selma, le soir-même et le lendemain et bien d'autres jours encore, eut beau chercher sur toute la Butte, elle ne retrouva jamais Bosco ni même le vieux théâtre effondré.

 

 © Lakévio

 

Pour écouter :

Baladin, baladin ICI

La ballade des baladins ICI

La complainte de la Butte ICI