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C'est par hasard que Desmond retrouva son ancien quartier. Il l'avait quitté bien des années plus tôt, fermement décidé à n'y jamais revenir, pensant alors qu'il n'en aurait jamais l'occasion puisqu'il avait traversé l'Atlantique... Et voilà qu'un avis de tempête avait fermé des pistes et cloué son avion au sol, l'obligeant à séjourner à Londres une nuit de plus. Il était prêt à retourner à son hôtel, à condition qu'il y eut encore de la place, mais il était un peu découragé à l'idée de reprendre le tramway pour regagner le centre des affaires. Il n'allait donc pas ignorer l'invitation de Robert Artman,  à lui-même et leur collègue Harry Drew, à venir dans la charmante pension de famille que sa soeur aînée Mabel tenait dans un quartier un peu éloigné.

Ce ne fut que lorsque le taxi s'engagea dans Birmingham Street que Desmond reconnut où il était. Sans qu'il sache pourquoi des larmes montèrent à ses yeux qu'il retint en fermant les paupières et lorsqu'il les rouvrit le taxi était arrêté... Il ne vit que celle-là, pile en face de la fameuse pension de famille. Il ne voyait qu'elle et des flashs de souvenirs l'assaillaient, tous plus douloureux les uns que les autres. Il lui tourna le dos, bien décidé à ne rien évoquer avec ses collègues ou la logeuse.

Toute la soirée, Desmond avait soigneusement éviter de mentionner qu'il était d'origine anglaise. Oui, il était déjà venu à Londres pour affaires, non, il n'en connaissait pas grand chose... Il avait été soulagé d'apprendre que Mabel n'était là que depuis vingt ans ; elle ne pouvait donc pas connaître la vie de ce quartier quarante ans auparavant. Desmond ne voulait d'ailleurs plus y penser.

La tempête l'avait réveillé au petit matin. Par chance, il dormait côté jardin, sinon, il n'aurait peut-être pas résisté à l'envie de regarder la rue de son enfance. Il ne trouva plus le sommeil. Il écoutait le vent mugir et la pluie frapper les vitres ...

Il était huit heures et le jour filtrait à la fenêtre lorsque Harry frappa à sa porte et le réveilla. Finalement il avait dormi et la tempête avait disparu. Tout le monde jubilait dans la salle à manger, soulagés qu'ils étaient, en faisant honneur au copieux petit déjeuner de Mabel. Tous, sauf Desmond plongé dans ses pensées sans avoir besoin de soulever le rideau pour "voir" la maison... 

Il se la rappelait plus pimpante, peut-être plus grande aussi. Il y vivait avec sa mère derrière la petite fenêtre sous les toits. Elle était la servante des gens qui habitaient là. Du plus loin qu'il se rappelle, il n'a jamais eu de père. Et dans sa petite enfance, il n'a jamais vu que sa mère auprès de son lit. Elle venait lorsqu'il faisait nuit et le prenait sur sa couche tout contre elle. C'est la seule douceur qu'il connaissait, aussi aimait-il la nuit et il guettait le tomber du jour depuis la petite fenêtre. Le reste du temps, il restait dans son lit. Il n'était pas malade ; il était caché. Au début sa mère l'attachait. Il ne devait pas faire de bruit, pas l'appeler, pas pleurer. Les nuits d'été, elle descendait par l'escalier de service et le promenait dans la rue pour qu'il prenne l'air. Les ombres étaient inquiétantes, les pavés du trottoir inégaux et il tombait, meurtrissant ses jambes frêles d'enfant manquant d'exercice et malnutri.

Un jour, il fut emmené au salon des maîtres. Il se rappelait le grand escalier ciré, les tentures au jaune éclatant, les meubles rutilants et les deux vieillards l'examinant, l'air dégoûté, derrière leurs binocles. Un grand événement se préparait, il devait aller à l'école. 

La surprise l'avait saisi lorsqu'il était arrivé en classe. Il n'avait jamais imaginé rencontrer autant d'enfants à la fois. Mais il était bien ignorant des pratiques sociales pour se lier avec quiconque. Et par ses réactions étonnées ou attardées sur des questions sans importance il fut bientôt la risée, puis année après année, le souffre-douleur de la classe. D'autant plus qu'il était loin d'être sot et avait soif d'apprendre pour se mettre au niveau. Il s'attirait la bienveillance de l'institutrice. Mais quels que soient ses efforts, il avait toujours une longueur de retard et on se moquait, le molestait à loisirs. Il laissait faire et même n'en a jamais rien dit à sa mère parce que ce dur contact, ces lâches mots, étaient le seul lien qu'il avait avec des enfants de son âge. D'eux, il apprenait beaucoup. Contre la méchanceté, la gentillesse. Face aux grimaces, le sourire. Les bourrades, les croche-pieds, les coups de poings laissaient l'impression que cela lui faisait du bien. D'ailleurs il songeait qu'ainsi on ne l'ignorait pas. Il n'y pouvait rien ; il avait le coeur bon.

Très tôt il avait compris qu'il devait se débrouiller par lui-même. C'est en écoutant les autres qu'il sut où aller pour trouver ce qu'il pouvait récupérer et revendre, le verre, le papier, la ferblanterie. A quelques rues, il proposait ses services pour disposer les étals, livrer le lait ou les journaux. Toujours plus loin pour ne pas subir le courroux et les coups des enfants du voisinage amputés de quelques sous par l'intrus.  Il donnait l'argent à sa mère qui s'en servait pour acheter quelques pauvres vêtements d'occasion et de rares friandises.

A onze ans, les maîtres de sa mère le placèrent d'office commis dans leur magasin Lace and Modesty. Il nageait dans un univers de rubans et de dentelles mais sa vie n'en était que plus rude. Il courait toute la journée, parfois fort loin d'un fournisseur à l'autre. Toujours seul et malmené par un patron exigeant, des employés débordés, des clients pressés, harassé et fourbu en fin de journée. Mais il avait un espoir... Une jolie dame, toute jeune mariée, l'avait remarqué et questionné. Son intérêt réveilla la conscience de lui-même et ses aspirations. O combien il aurait voulu rester à l'école et lire pour découvrir le monde... La jeune femme lui avait expliqué qu'on pouvait voyager pour découvrir le monde ! Elle-même était descendue un jour d'un grand bateau dont elle lui avait montré la photo. Elle lui parlait du vaste pays qu'elle avait quitté, des montagnes et de la lumière par-dessus les sommets. Clarté qu'elle avait perdue dans le brouillard gris londonien... Desmond commença à se dire qu'il devait lui aussi chercher la lumière.

A quatorze ans, il était prêt. Il était toujours joyeux de retrouver sa confidente. Il était résolu à la sauver et lui faire retrouver son pays. Même si depuis quelques temps, elle semblait plus heureuse car elle avait avec elle un petit être à chérir. Desmond aurait pu souffrir de jalousie car cet enfant était toujours dans les bras de sa mère. Elle ne l'attachait jamais dans son lit. Lorsqu'il en avait fait la remarque, la jeune femme n'avait d'abord pas compris et l'avait assuré qu'elle était fort attachée à son petit garçon. Ce n'est que lorsque Desmond lui montra les quelques billets qu'il avait mis de côté pour les emmener tous les deux de l'autre côté de l'Océan qu'elle réalisa l'abîme d'où le garçon sortait. Elle n'hésita pas et lui offrit, pour lui seul, un passage sur un transaltique pour New York. Et un matin, sans rien dire à personne, avec un petit bagage donné par la seule personne qui l'avait écouté et compris, Desmond partit...

 

Desmond sentit tout à coup les regards sur lui. Ses joues étaient mouillées de larmes qu'il essuya rageusement. Il se reprit et déclara qu'il avait passé une mauvaise nuit et dû prendre froid... Autour de la table, cependant, flottait le chagrin et l'absence... Desmond regarda devant lui, levant son regard jusqu'à la petite fenêtre sous les toits. Il regrettait énormément de n'avoir jamais donné signe de vie à sa mère.

 

© Lakévio