Fabian Perez CENISIENTAS OF THE NIGHT

 

Elle aussi a beaucoup de chagrin, dit celle que tout le monde appelait Tante Gaby. Capucine avait dû parler tout haut en attachant longuement son regard sur le veuf, écroulé dans un fauteuil. Elle montrait une petite dame permanentée, moulée dans une somptueuse robe de soie gris souris. Elle ne pouvait pas mieux lui aller. Tout était gris, même le teint, chez cette personne. Et son trottinement d'un convive à l'autre... Et le fard à paupières lorsqu'elle les baissait pour laisser glisser sur sa joue fanée une larme alors qu'on s'inclinait devant elle ou qu'on la serrait dans les bras. Le chagrin n'était pas feint. Simplement on avait le tragique grandiose, le deuil d'apparat dans cette famille... Capucine ne savait pas qui elle était et son lien de parenté avec la défunte...

La défunte, justement, reposait sur un lit aux volutes dorées , dans une chambre -  une chambre ? un salon, plutôt - qui devait bien faire 80m2. Au moins deux fois son propre appartement ! C'était une femme encore jeune, revêtue d'une magnifique robe longue de dentelle noire, chaussée d'escarpins de daim. Une rose rouge avait été déposée dans ses mains. Elle était impeccablement coiffée, légèrement maquillée mais parée de somptueux bijoux. Sur sa poitrine immobile, reposait, par exemple, un trois rangs de perles rosées de toute beauté...

Il Giardino d'Amore, orchestre de chambre, avait été invité à jouer devant elle pour la veillée funèbre. Seul le mari etait à ses côtés lors du concert. Parfois il posait sa main sur les siennes. Il avait toujours les yeux clos et portait un véritable masque de souffrance qui faisait peine à voir. La famille était assise dans un salon attenant. Ils étaient nombreux et à présent qu'on servait petits fours et champagne, même les pièces immenses paraissaient étroites. On avait dû repousser le piano qui séparait les salons pour mieux circuler de l'un à l'autre. Capucine alla rejoindre Aurelia qui fumait une cigarette sur un balcon.

Elles restèrent en silence un moment tandis que le volume des conversations diminuait. L'air de la nuit était délicieusement doux.

- Il est terrible de mourir au mois de mai. L'air embaume.

- Je n'aurais jamais imaginé venir dans un de ces palais un jour, pas toi ?... Et surtout dans des circonstances pareilles !... Lisabetta a joué les pièces de Fauré avec beaucoup d'émotion ce soir. Elle est sensible à ce genre d'ambiance.

- Macabre, non ?...

- Généreux, plutôt ! Tu n'as pas trouvé que le Malher était un peu bâclé ? On n'aurait pas dû. Ça manquait terriblement d'âme. On attendait une interprétation plus éloquente, plus puissante, comme un adieu... 

- Certainement. Mais le Clair de Lune de Dino était remarquable. Bon choix, le Monsieur veuf.

- Ou bien c'était la dame qui avait du goût... Dis, tu as vu ses perles ?...

- Mmmm...

 

 

Une heure plus tard, elles marchaient toutes deux dans la nuit de mai, à pas lents, en silence, lorsque Capucine tira Aurelia par la manche :

- Je n'ai pas pu résister !...

Elle montrait au creux de sa main une boucle d'oreille avec une grosse perle rose entourée de diamants.

Au lieu de s'offusquer, Aurelia dit, sottement :

- Pourquoi une ?

- Parce que l'autre était déjà partie !...

- Tu n'aurais pas dû. C'est affreux.

 

Là-haut, dans son beau palais, le vieux monsieur auprès de sa femme endormie pour toujours, après un dernier baiser, songeait :

- Pauvres de vous qui dépouillez les morts...  Mais si vous croyez que je l'aurais laissée partir avec la quincaillerie du dimanche ! Tout est à la banque ; ce n'est que copie. Poisson d'avril !

 

 

© Lakévio

 

Mon poisson est un peu gros, mais si vous aimez la musique, je vous l'offre !

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après un rêve  gabriel fauré ICI

adagietto symphonie 5 gustav malher ICI