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"Il est des hommes, lorsqu'on les aborde, avec lesquels les approches, les temps morts qu'exigent les règles de politesse, n'ont pas de sens, parce que ces hommes vivent en dehors de toute convention dans leur propre univers et qu'ils vous attirent aussitôt." 

Lorsqu'il a tourné son regard vers moi, il y avait dans ses yeux une telle puissance magnétique, que j'ai aussitôt pensé au portrait que Joseph Kessel esquisse de Bullit, l'homme des fauves. Il était impossible de rester de marbre devant une stature aussi imposante que la beauté du visage et le charme du regard très doux venaient démentir. J'eus un sourire malgré moi, car j'étais en désarroi, à la pensée qu'il ne devait pas dompter un fauve - d'ailleurs j'étais loin d'être un fauve - mais que c'était à moi de parvenir à le séduire pour qu'il m'embauche. Un peu l'effet inversé.

Il me regardait, silencieux, souplement appuyé au dossier de son fauteuil, les mains légèrement posées sur ses jambes qu'il avait croisées, vêtu d'un simple costume de twill gris, sans cravate. Il ne cherchait pas à me dominer, tout en étant conscient de l'effet qu'il pouvait faire. Il attendait que je me remette. J'avais été si surprise par son allure ! J'en avais rougi et mes entrailles s'étaient retournées. Je le fixais aussi tout en restant coite. Mais il devait avoir l'habitude et j'étais si insignifiante. Ce fut lui qui parla le premier.

- Je m'appelle Esteban Mercato. C'est moi qui ai lancé ce comité d'entraide. Je tiens personnellement à recruter de visu les aidants qui accueilleront les personnes démunies. Je considère que ce ne sont pas des pauvres, des étrangers, mais des amis. Je veux vos mains mais votre coeur aussi pour un moment de partage. On ne propose pas un accompagnement mais un accueil bienveillant, un juste regard, un sourire chaleureux, un échange vrai. Ces premières minutes sur notre sol sont cruciales. Ils sont fatigués, apeurés, dénutris. On ne sait pas ce qu'ils auront à vivre après mais au moins qu'ils aient l'impression d'arriver sur la terre ferme. Vous comprenez ?...

J'aquiescai d'un signe de tête. Puis j'ajoutai rapidement en essayant de raffermir ma voix alors que j'étais à la fois subjuguée et morte de trouille.

- Oui, tout à fait. Je suis partante... et disponible immédiatement.

Il restait en silence et cette fois, je sentais son regard peser mon âme. Puis il se leva toujours sans un mot. Il me tournait le dos et se dirigeait vers la porte. Je me levai précipitamment, décontenancée. Il se retourna avant de sortir et me souriant, ses yeux bleus lumineux dans les miens, me dit :

- C'est bien. Vous commencez demain, Elisabeth.

Lorsqu'il fut sorti, je me rassis un instant, perplexe mais comblée. Je n'avais rien dit de moi mais il connaissait mon nom et semblait m'apprécier. J'étais boostée pour donner le meilleur de moi-même et ce furent les quinze meilleures années de ma vie.

 

© Lakévio