jacqueline Gnott- keys

 

Les dix à caser :

 

Tardivement 

Symphonie

Eclat

Bordure

Ergot

Influence

Grenat

Correct

Fracasser 

Parloir

 

Un peu tardivement, je réalisais que j'avais fait une erreur. J'avais tant aimé ce meuble qui trônait au parloir du pensionnat Sainte Marguerite où j'avais été institutrice pendant vingt ans. A lui seul il donnait de l'éclat à la pièce un peu froide et austère. Je préférais  recevoir les parents dans la véranda somptueusement décorée de plantes qui s'y plaisaient bien. Confortablement installée dans un haut fauteuil d'osier, j'admirais la symphonie de vert tout en jetant un oeil à l'autre partie du salon et particulièrement sur le petit bureau-secrétaire dont le vernis et la dorure de la bordure brillaient dans la pénombre des lourdes tentures. C'était l'époque faste. Beaucoup de petites pensionnaires riches, enrubannées pour égayer leur uniforme gansé. Obéissantes, respectueuses, affectueuses, curieuses d'apprendre...

Puis vint la guerre. De nombreuses élèves partirent à la campagne mais je me rappelle très bien des nouvelles petites pensionnaires reçues à cette époque-là. La supérieure, Mère Angélique et la directrice, Mademoiselle Lafarge, nous avaient demandé d'être particulièrement gentilles avec elles... Avec la guerre, les séparations, on comprenait. Elles venaient essentiellement d'Alsace. Les événements qui ont suivi, avec la déportation de Monseigneur Piguet, suivant l'arrestation de la supérieure et de la directrice ont révélé l'action et souligné l'ampleur de la conscience et la générosité de ces personnes. 

Voici pourquoi, à l'heure de la fermeture définitive de l'établissement,  j'avais voulu emporter un souvenir de ce lieu et de ces chères religieuses.

Le joli meuble était chez moi et il m'était impossible de l'ouvrir. Je n'avais pas la clé des tiroirs. Depuis plusieurs jours, j'essayais avec les moyens du bord d'obtenir le déclic des serrures et rien n'y faisait. J'en étais à tempêter, taper du pied, frapper du poing. Une frénésie m'avait prise. Je parlais toute seule, criais même contre ce meuble récalcitrant. Je ressemblais à un coq sur ses ergots, impérieuse, colérique et désespérée. Je voulais ouvrir ! J'avais entendu, lorsque le meuble avait été monté dans mon appartement, qu'il y avait quelque chose dans le grand tiroir. Un glissement qui faisait songer à des documents. Et maintenant, de rage, j'aurais pu le fracasser pour en connaître le contenu. Je finis part en rire : "Pas étonnant qu'il ait tenu tête aux allemands ! Il sait vraiment faire de la résistance !"

Là-dessus, mon frère Georges est arrivé. Il a aussi essayé d'agripper le mécanisme avec une petite pince, sans succès. Et puis, c'est tout bête, il a retourné le meuble... Le grand tiroir inviolable n'était pas aussi profond qu'on l'aurait cru. Et dans l'espace masqué par le bois verni, à l'intérieur, sur un côté nous avons trouvé, stupéfaits, deux clés fixées avec des crochets...

La petite clé ouvrait tous les petits tiroirs. Les trois premiers étaient vides mais la quatrième avait un coffret noir, tout plat, qui contenait une très jolie croix avec des perles et un beau grenat en son milieu. Je ne puis m'imaginer à qui elle appartenait ni au couvent, ni au pensionnat...

Restait le grand tiroir. Nous avons essayé la grande clé et enfin le déclic s'est fait entendre. Nous nous sommes regardés longtemps, Georges et moi, sans parler, avant d'ouvrir. Une sorte de retenue, de pudeur soudaine, de peur, un peu, je crois. Les choses qui étaient là avaient sans nul doute leur influence. Un geste qui n'était plus anodin, peut-être même pas correct, cette mise à jour de secrets célés sans doute en des temps sombres...  Nous avons tiré ensemble, très doucement, le tiroir. Il y avait quelques lettres et quatre ou cinq photos d'anciennes pensionnaires. Mais pas n'importe lesquelles : nos petites protégées de guerre dont Mademoiselle Lafarge avait voulu garder trace...

Je décidai de les retrouver.

 

© Lakévio

 

La base de l'histoire, à lire ICI :