luigi zucchero controluce

 

Sur le coup de seize heures, j'ai décidé de sortir. Je n'en pouvais plus d'ennui à l'agence de Voyages. Après m'être appliquée à dessiner - reproduire, fort mal, des affiches m'invitant aux Seychelles, à Rome ou Madrid, je somnolais les yeux sur la pendule dans la chaleur du radiateur que j'avais tiré vers moi. A part le patron qui passe le matin, je ne vois quasiment personne à cette époque de l'année. Qui va venir, juste après les fêtes, quand le porte-monnaie est vide et le compte en banque pas mieux ?... Ceux qui partent se sont organisés depuis longtemps ! Même les propositions de dernière minute sont ignorées des passants. Faut dire que dans la petite ville, si on vend un voyage par semaine...

Tout d'un coup, j'ai bondi de ma chaise. J'ai enfilé mon manteau, pris mon sac et j'ai fermé la boutique. Besoin d'air frais. J'ai marché le long du canal, longtemps. Tout d'abord je ne pensais à rien. Juste entendre le bruit de mes pas sur le sol. Macadam, bois, gravier, terre... Sentir l'air froid sur mon visage, voir mon souffle devant moi, repousser quelques frisotis retombant sur mon front. Avancer. Loin. Partir... J'ai relevé mon col et enfoncé mes mains dans mes poches en arrivant dans les sous-bois mais je n'ai pas ralenti. Au contraire. Malgré l'étroitesse du chemin, j'ai augmenté la cadence. Je sentais mes pas jusque dans mon crâne et une sauvagerie dans mon corps. Je voulais aller jusqu'au bout. Mais le bout de quoi ? Du canal ? De ma vie étriquée et incomplète ?...

De l'autre côté, apparaissaient les étangs. Beaux, larges et calmes. Eaux lourdes, immobiles. Comment ne pas s'arrêter ? Contempler... Dans ma poitrine bondissait encore mon coeur exalté. Je me sentais enfiévrée, égarée, meurtrie. Je ne sais combien de temps je suis restée au bord de ce chemin, si près du miroir d'eau que j'aurais pu y glisser presque sans bruit. J'ai laissé le froid m'envahir et les larmes brouiller ma vue. Mon corps s'était relâché, mon coeur, apaisé. Mais je n'avais pas envie de revenir. Je regardais l'étang se noyer dans la brume et l'épaisseur du silence. Je ne regardais pas vraiment. Je sentais plutôt. Etait-ce l'odeur de marécages ? L'écharpe glacée du brouillard, mes pieds trempés de boue ? Je devenais l'étang, je devenais broussaille, je devenais air et eau et soir...

Le changement de lumière me fut enfin perceptible ; la nuit n'allait pas tarder. Je regardai de tous mes sens encore la beauté mélancolique du lieu. Je n'avais jamais vu encore de spectacle de la nature m'émouvoir à ce point. Au lieu donc de me laisser aller au désespoir, j'ai pris le parti de mélancolie active pour autant que j'avais la puissance d'activité, ou en d'autres termes j'ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire et qui cherche à celle qui, morne et stagnante, désespère.

J'ai repris, tout aussi vite, le chemin en sens inverse. Je suis retournée à l'agence. J'avais décidé de prendre des vacances. Et parce que j'aime l'atmosphère de mon pays d'enfance, je me suis inscrite à un voyage... à Bruges pour y voir la brume d'hiver sur les canaux !

 

© Lakévio