Andrew Wyeth - snowy morning

 

Sissi en avait plus qu'assez des réunions de famille. Il n'y avait pas de Noël qui tienne ! Ce n'était plus supportable ce rassemblement de gens qui n'avaient rien à faire ensemble même s'ils partageaient le même sang. C'était toujours pareil. Après les embrassades et accolades, depuis le grand-père squelettique et vacillant jusqu'au dernier-né bavant et puant en passant par l'oncle aux mains baladeuses, la cousine dépressive, le beau-frère gonflé à la bière, la tante alcoolique, etc... Après l'apéritif, plus rien, déjà, ne tenait. Ce n'était qu'allusions malveillantes, humour perfide. Au dessert, le ton aurait monté, les portes auraient claqué et le grand-père resterait seul devant la cheminée... Sans compter les cadeaux immondes et décalés ! Non et non. Cette année, elle s'épargnerait. Elle avait attendu la dernière minute pour prévenir par message : "Ne m'attendez pas. Je pars au Pôle Nord, il y fait moins froid !"

Elle était tout heureuse de sa trouvaille. En fait, elle n'allait pas au Pôle Nord mais en Bretagne où elle avait loué... un phare ! Au moins c'était original et s'il devait y avoir une tempête elle préférait les éléments naturels déchaînés aux tourments de la parentèle.

Et puis, elle avait besoin de faire retraite. Etre seule face à ses choix, ses projets. La nuit, le silence, l'immensité... tous porteurs de conseils dans le souffle du vent et la lumière du phare.

 

Mais les choses ne se passent pas toujours comme on le souhaite. L'après-midi de son arrivée, il s'était mis à neiger. Et tout d'un coup l'Océan avait pris une couleur noire glaciale et menaçante. Sa radio était brouillée par les appareils électroniques sophistiqués du phare, et l'épais silence seulement troublé par le ronronnement léger du moteur l'avait angoissée... Elle avait donc décidé, contre toute attente, d'accepter l'invitation de la famille du gardien à venir partager leur veillée de Noël. C'est avec soulagement qu'après avoir glissé dans son sac la boîte de chocolats qu'elle avait emportée pour elle seule, elle avait descendu quatre à quatre le haut escalier. 

Une maison joyeuse l'attendait emplie de rires d'enfants qui mettaient la dernière main à la décoration du sapin avec force découpage de ribambelles. Sissi avait donc aidé Erwan, Kaelig et Annaig à placer les guirlandes. En préparant le plateau de fruits de mer avec Soizic, elle avait chanté et tous avaient ri de l'entendre bretonner. Elle avait été surprise de voir que c'était Joël qui cuisinait tandis que Soizic s'occupait d'allumer une belle flambée. Avant de passer à table, devant le feu, ils avaient chanté Noël... A présent, à l'heure de la bûche, elle avait le feu aux joues et les yeux qui brillaient et ce n'était pas le champagne car il n'y avait que du cidre au souper. Pour la première fois, elle goûtait à la simplicité, la spontanéité, la joie d'être ensemble. Elle était émue par leur gaieté, par les regards de connivence des parents et ceux, émerveillés, des enfants, devant les bougies de la table, la bûche-maison, à la décoration surannée sortie du placard, et les papillotes qu'on leur distribuait. Avait-elle jamais connu cela dans sa propre famille ?

C'est alors qu'un souvenir lui revint d'un Noël lointain. Ce devait être la première fois qu'elle était admise à la salle à manger. Ses yeux aussi s'étaient agrandis devant les scintillantes bougies dans les chandeliers de vermeil. Les verres et l'argenterie étincelaient. Les roses débordaient des vases comme les clémentines des compotiers. Grand-mère, affairée, avait pris le temps de lui faire faire le tour de la longue table mais ce qu'elle voyait surtout, c'était, dans la main de grand-père, le bonhomme en pain d'épices que celui-ci lui tendait. Il l'avait assise sur ses genoux et raconté l'histoire du bonhomme de pain d'épices...

Alors, Sissi ajouta, au bonheur d'être là, la magie d'un Conte...

 

© Lakévio