saied dai 10

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- Dorothée, veux-tu ôter cette moue de ta face ? Tu as eu la chance d'être élue pour saluer notre généreuse Comtesse Poupesco lors de sa venue annuelle à l'école. Tu feras la révérence et donneras la fleur blanche qu'elle attend. Tu ne peux pas porter de robe blanche parce que c'est sa couleur préférée et qu'elle veut être sans égale. Tu comprends ? D'autre part, aucune de tes camarades ne sera en blanc. Toutes, vous avez la tenue de classe offerte avec tant d'amour par notre mécène. Je te donne un court moment pour te reprendre. Je t'attends avec les professeurs dans le grand salon pour l'entrée solennelle. Tu m'entends ?

- Voyons, Dorothée, tu ressens toute la portée de cette journée, n'est-ce pas ?... Je te parle comme à une grande. Je ne te cache pas que tout dépend de la valeur que notre hôtesse accorde à notre école. Nous devons montrer de l'égard sans arrogance et beaucoup de respect pour conserver ses largesses... 

Dorothée ressent surtout un grand dégoût. Déjà longtemps qu'elle n'écoute plus Madame de Montbrun . Porter du blanc, elle s'en moque ! Elle veut être morte ; la honte la submerge. Que de bassesse d'une part, que de mensonges de l'autre ! L'élue, tu parles ! C'est à la demande de la Poupesco qu'elle est sur la sellette ! Un peu tard pour se rappeler à elle ! Elle la déteste. Elle ne veut pas de son argent, de sa place dans cette école, de cette affreuse robe, de ces sottes compagnes bien nées. Elle veut retourner chez sa nounou à la campagne. Seule et sauvage, à l'écart comme l'a voulu sa charogne de mère. La mettre en avant à présent ? Ce côté théâtral de la pousser, de la montrer à tous, c'est affreux ! Elle ne veut pas de récompense. C'est trop tard. Elle a été abandonnée et veut rester au fond du trou. On l'a rejetée comme déchet, déchet, elle reste.

Ou alors... Ou alors, peut-être, un coup d'éclat : être en blanc, sur la même marche que la Poupesco. Après tout, n'est-ce pas, c'est le plus juste. Cette cloche de Régente ne comprend pas, ses compagnes de classe, pas plus. Pourtant, elle a tout replacé dans sa tête : les événements se succédant à ses douze ans, le départ du désert, le couvent et le changement de statut. Le temps est venu d'éduquer la bête ! Avec morgue, elle peut amorcer l'aveu... Tête haute et soutenant son regard, elle peut clamer devant tous au monstre Poupée poudrée, escroc à talons hauts :

Bonjour, Madame... Maman !

 

© Lakévio