Robert Brownhall SurfersParadiseunits 2006

 

Bonjour, moi c'est Arlette, je suis gardienne. 

C'est pas une tare d'être gardienne. On peut même choisir d'être gardienne ; c'est ce que j'ai fait. Ben oui, gardienne, je dis bien ; j'ai horreur qu'on dise concierge. Avec concierge, y'a tous les trucs qui vont avec : les ragots, la curiosité, le mauvais caractère, les sautes d'humeur, les odeurs de la loge, les tracasseries aux occupants... Bref. j'aime pas parce que je suis pas comme ça.

Moi je suis la gardienne des immeubles 52-54, rue des Saules. Pour les 56-58, y'a Georges. C'est un grand ensemble. Bien trop grand pour nous deux ! Mais bof, on fait c'qu'on peut. J'nierai pas : y'a les têtes qui nous reviennent et les autres pas. je salue ou je salue pas. Je réponds ou je réponds pas mais c'est pas de mon fait, hein ? Ça vient des mauvais coucheurs ! Faut pas me la faire, c'est tout. On est gentil, je suis gentille, on est couillon, je biffe.

J'en ai vu passer du monde ! Ça fait trente-cinq ans que je suis là. J'étais jeunette à l'époque et j'étudiais la compatabillité. Je cherchais un logement et quelqu'un m'a dit que les gardiennes avaient un logement. J'ai visité. C'était un deux-pièces. J'ai signé. Je savais pas trop à quoi je m'engageais. Distribution de courrier, sortir les poubelles, laver les paliers et l'escalier, appeler le dépanneur pour l'ascenseur... De toutes façons, j'avais décidé de tout faire comme je voudrais. En fait, c'est les gens qui m'ont fait aimer ce métier. Y'a pas que du mauvais monde, vous savez. Au 52, par exemple, parce que c'est là qu'il y a ma loge, quand ils m'ont vu la tête dans les livres et les cahiers, la plupart ont cherché à m'aider et à m'éviter les corvées. Et puis, un jour, j'ai entendu la dame du 3eme gauche pleurer. Elle ne voulait pas me déranger mais ne savait pas où déposer ses enfants alors que son mari venait d'avoir un accident. Je les ai gardés, bien sûr. Des services, j'en rendais : nourrir les bêtes, garder les colis, arroser les plantes... Mais des grognons se sont plaints du ménage trop vite fait, de la loge fermée, que sais-je. On m'a demandé de choisir. C'était tout vu. Ça me plaisait beaucoup d'être gardienne. Gardienne du courrier, des enfants, des isolés, des malades, des secrets... J'étais l'intermédiaire, la médiatrice. J'avais trouvé ma place. Celle de l'ombre mais de l'ombre efficace et silencieuse.

Une fois, j'ai failli partir quand j'ai rencontré celui qui est devenu mon mari. Non, c'est pas Georges et il est pas gardien. Il a un appartement et un bon job. On a hésité mais je me voyais pas femme au foyer et j'aimais trop mon travail. 

Il se trouve qu'on n'a pas eu d'enfants. Oui, bien sûr, c'est un lourd regret, mais c'est comme ça ! On s'est rattrapé avec les neveux et nièces et puis il y a les enfants de la résidence qui m'appellent tous Lalette. Bon, j'aime bien qu'ils soient bien élevés, hein ! On dit bonjour et merci, on tient la porte aux personnes âgées, on ne jette rien dans l'escalier, on ne crie pas dans la cour... Certains étés j'ai même toléré, quelques fois, ceux qui ne partaient pas sur la pelouse à condition qu'on ne les entende pas. Ils étaient tout contents à jouer aux cartes à l'ombre, sur l'herbe...

Oui, dans l'ensemble, j'ai eu de la chance parce que j'ai eu peu de mauvaises gens. Mais quand on pense que certains se sont plaints parce que j'ai lancé la fête des voisins !... Il faut dire que cette année-là, il y avait une telle tempête qu'on s'est réuni au garage. Je vous dis pas de quoi ils m'ont accusé ! Trafic, orgies... n'en jetez plus ! Vaut mieux en rire ! La majorité m'a défendue. Mais j'aime pas quand il y a de la bisbille...

Je pense que je vais prendre ma retraite bientôt parce que Michou - c'est mon mari - il va l'être aussi. Ca va être dur de quitter la loge et tous les amis que j'ai ici. Parce que la plupart des habitants sont des amis. Y'a pas eu beaucoup de turn over comme ils disent. On a vieilli ensemble, leurs enfants ont grandi, sont partis pour la plupart sauf deux qui se sont établis ici. On voit parfois la génération suivante... Ça va me faire mal de laisser la loge même si c'est pour vivre définitivement chez nous. On nous a proposé un appartement dans la résidence mais je ne pourrai pas voir la loge occupée par quelqu'un d'autre... On s'attache !... J'en ai pas parlé encore aux résidents. Je ne sais pas comment ils vont le prendre... Oui, on s'attache !... Ça me fait pleurer...

 

© Lakévio

 

Je la connais, Arlette, qui ne s'appelle pas Arlette.

C'est ma gardienne et c'est une perle !