Serge Fiorio - Lepouvantail

 

 Les dix mots à caser :

épouvantail

cendre

escargot

tombereaux

pourchassait

fondra

minuscule

vantard

amorce

Sud-africaine

 

L'épouvantail.

Emile avait toujours été un peu vantard. Très souvent lorsqu'il racontait ses soit-disant exploits, il enjolivait pour se rendre intéressant, ce qui agaçait énormément ses camarades. A grands coups de bourrades, ils avaient obtenu qu'Emile leur confie sa plus grande peur... Le si valeureux Emile était terrorisé par l'épouvantail. Il rêvait souvent que celui-ci le pourchassait dans les champs. Il aurait bien aimé que son père enlève l'affreux bonhomme de paille qui n'effrayait aucun oiseau, bien trop sage et immobile de jour comme de nuit mais dont la silhouette, qu'il apercevait depuis son lit, pourtant minuscule à cette distance, lui causait des cauchemars.

Emile était un petit garçon intelligent et sans aucune amorce de méchanceté. Il avait compris que pour maîtriser sa peur et satisfaire son besoin de raconter des balivernes, le mieux était d'en faire des histoires que sa petite soeur pouvait entendre. Il inventa le bonhomme de paille qui, par une nuit d'orage, fut frappé par la foudre et brûla tout entier. Le lendemain dans la cendre, on avait trouvé un petit coeur tout brillant en rubis...

Il raconta le bonhomme en bois, qui allait en cachette se baigner la nuit. Malheureusement, un coup de froid soudain balaya la campagne et le bonhomme gela. Il grelottait dans ses habits raides de gel et pleurait des larmes de glace. Ce qu'il ne savait pas, c'est que dans sa poche, une grenouille s'était réfugiée pour s'abriter un moment. Avant de se sauver, elle lui confia que lorsque la glace fondra, au printemps prochain, le bois bourgeonnera et il deviendra un cerisier...

Il parla de l'homme en buis taillé, fier du grand parc entretenu par une flopée de jardiniers. Celui-ci abritait, sous sa ramure, un bel escargot et sa famille, attirés par les salades du tout proche potager...

Un autre encore, tout en branches échevelées, se plaignait que la masse des tombereaux d'olives qui passaient, menaçait sa stabilité.

Le suivant, de paille et de feuilles, n'avait qu'un désir : tout frémissant dans ses lambeaux de vêtements, il espérait s'envoler par grand vent et suivre les oiseaux qui se posaient un instant sur sa tête ou ses manches. 

Enfin le dernier, fait d'échalas et de piquets, tout raide et tout pâle sous son vieux chapeau délavé, se plaignait de solitude et chuchotait au mistral, qui l'avait rapporté à toute la contrée, que le jardinier, bien ingrat du travail accompli, l'avait oublié...

Perrine adorait ces histoires sur l'épouvantail de l'oliveraie. Le "tout vieux-tout seul" l'avait touchée. Il ressemblait au vieux bonhomme efflanqué qui tentait de chasser les moineaux du potager. Elle demanda à son père de lui fabriquer une femme pour lui tenir compagnie. Emile fut d'accord. Le père rit tout d'abord mais la maman ayant donné des vêtements, bientôt une dame épouvantail, légère et flottante fit, avec coeur, aux côtés de son compagnon, ce qu'on attendait d'elle, au moins pour un temps.

Les années s'étaient écoulées. Emile était resté au Mas des Oliviers. Il gérait la coopérative d'huile mais il était aussi auteur de livres pour enfants. A présent, ce n'était plus à Perrine qu'il racontait des histoires mais à ses lecteurs et à ses propres filles. L'épouvantail qui lui avait fait si peur et qu'il avait apprivoisé dans ses contes n'était plus qu'un souvenir mais sa compagne était encore là, fière, les bras dressés comme si elle le saluait.

Un jour de fin d'été, Emile était à sa table de travail lorsque Liesse et Joy entrèrent en trombe, tout excitées. "Papa, viens voir, la dame Epouvantail marche !..." Il allait les gronder pour l'avoir dérangé, mais en jetant un oeil à la fenêtre, il fut dérouté et, pendant un court instant, ramené à ses peurs d'enfant. En effet, l'épouvantail marchait dans l'allée... Enfin, non, ce n'était pas l'épouvantail, mais une jeune femme en pull jaune et jupe rouge, coiffée d'une capeline à rubans flottant sur ses longs cheveux noirs... Ce n'est pas sans émotion qu'Emile la rejoignit devant la figure de bois près de laquelle elle s'était arrêtée. Elle la contemplait en riant. Elle se tourna vers les filles et leur dit : "Et bien, dites-donc, ça me ressemble !"... Puis elle se présenta : elle s'appelait Claudia Baron, elle était Sud-Africaine et serait la nouvelle institutrice de l'Ecole des Vignes. Elle s'excusa d'être entrée pour voir les oliviers centenaires.

Plus tard, lorsqu'elle devint une amie proche du couple, elle raconta une drôle d'histoire à Emile. Alors qu'il était question de quitter définitivement l'Afrique du Sud à cause de la situation de plus en plus difficile, elle commença à rêver de champs d'oliviers... Les rêves se précisèrent. Elle affirma même que dans ses songes, elle avait vu exactement la propriété d'Emile : Le portail vert, les cyprès... Au loin, un homme l'attendait et tendait ses bras vers elle. Mais quand elle approchait, elle s'apercevait qu'il n'y avait pas de visage sous le chapeau de feutre. Elle n'avait pas peur ; elle savait qu'elle lui était destinée... Le rêve érair récurrent ; elle avait hâte d'arriver en France ! Elle n'avait pas cherché longtemps où elle devait s'installer. La région s'était imposée, de même que le nom du village qu'elle avait reconnu sans jamais l'avoir entendu. Puis cette fois où ses pas l'avait menée au domaine...  Elle avait été étonnée de ne pas trouver ce qu'il fallait bien nommer "l'épouvantail" qui aurait dû l'attendre... Il y avait bien un épouvantail, mais c'était... elle-même !

Emile ne lui dit jamais le fond de sa pensée, mais il écrivit... une autre histoire !

 

© Lakévio