Katie Ohagan (8)

 

"Que peut-elle bien faire encore au-dehors, dans ce noir ?" demanda Ludovic en s'impatientant.

"Elle est sortie fumer une cigarette ." lui répondit sa mère.

"Je ne lui fais pas confiance ; elle a le vice dans la peau ! Déjà toute petite..."

Ludovic s'interrompit. Ce n'était pas très élégant pour ce pauvre Roger. Il connaissait sa femme mieux que personne ! Etait-il encore temps de recoller les morceaux, d'ailleurs ?... C'était peut-être un peu ridicule ce conseil de famille, un peu trop vieille France ... La belle affaire si Roger demandait le divorce ! Il ne serait pas le premier et sans doute pas le dernier ! Constance, la mal nommée, ne savait pas garder un mari. Il lui manquait une case dans la tête : la fidélité. Si encore, elle faisait ses coups en douce !... C'est pour éviter la honte à sa mère qu'il s'en était mêlé mais il en avait vraiment par-dessus la tête de jouer les chefs de famille...

Constance avait fumé la dernière cigarette du paquet, retardant au maximum le moment de rentrer. Elle écrasa consciencieusement le mégot sur le gravier. Elle regarda le ciel noir, écouta les buissons frémir sous la brise nocturne, croisa ses bras sur sa poitrine et se berça un instant en fermant les yeux. Elle entendait le clapotis du jet d'eau dans le bassin, une rainette lança son couac dysharmonieux. Combien de fois avait-elle perçu ses bruits dans son enfance ? Malgré la beauté de l'alignement des buis et des statues dans le parc de la grande demeure familiale, une ennui incommensurable l'avait toujours étreinte. Elle n'était pas de cette famille ! Elle ouvrit les yeux et s'éloigna. Ses pas crissant sur le gravier, elle retira ses chaussures. Lorsqu'elle atteignit le portail, elle se retourna pour voir si on l'avait entendue. La majestueuse villa qu'ils appelaient "castelet" n'avait qu'un oeil, celui du salon... Mais la lumière éclaira soudainement le perron et elle entendit au loin son nom. Elle s'enfonça dans le feuillage. Constance n'était qu'instinct et là il lui disait de se cacher, puis de filer. Elle ne savait même pas encore que ce serait définitif. Elle suivait ses impulsions. Elle ne se rappelait jamais la honte et les déboires. Elle était juste comme un papillon, attirée par la lumière, la musique, les paillettes, les néons. Tout était trop sombre par ici, trop tracé d'avance. Elle voulait rire, danser, improviser. Constance ne se retourna plus. Elle marcha droit devant elle, jusqu'à la route, jusqu'à la ville. Elle ne songea même pas que finalement aucune voiture n'était venue à sa recherche. Elle avait atteint le faubourg et se dirigea vers la vitrine illuminée du drugstore ouvert jour et nuit. Elle s'aperçut qu'elle avait laissé son sac à la villa. Qu'importe ! Elle se servit dans les rayons pour une retouche indispensable de maquillage. "Elle farda ses joues et ses lèvres, avec minutie; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard."

 

© Lakévio