marcos beccari 1

 

C'était un matin ordinaire sauf qu'on était en plein été et que Marie adorait cette saison, particulièrement entre mi-juillet et mi-août, époque où il n'y avait pas foule dans le métro.

De plus, elle pouvait aller au bureau en tenue décontractée, le boss était aux Maldives. Elle avait pris le temps de se faire un vrai café avec la cafetière chromée qui n'avait plus servi depuis longtemps. Du coup, elle l'avait nettoyée et à présent elle avait retrouvé tout son éclat. Comme c'était agréable de savourer un petit noir dans une jolie tasse... Elle avait songé à tous les matins où elle partait sans déjeuner et où Simone, la secrétaire, lui tendait un gobelet en carton avec une mixture infâme. Elle posait le tout sur son bureau après en avoir bu une gorgée et oubliait souvent de le jeter à la poubelle. Elle en était toujours navrée pour la femme de ménage lorsqu'elle rentrait chez elle le soir. Elle s'était aussi arrêtée chez le traiteur car une bonne odeur l'avait attirée et elle avait lorgné sur les petits farcis qui lui rappelaient son enfance en Provence... Finalement, elle n'avait rien acheté, songeant qu'il serait mieux de sortir, s'installer en terrasse ou au square en bas.

La rame arriva. Elle aussi semblait plus nonchalante que de coutume. Elle était presque vide. Un garçon était descendu et il n'y avait qu'elle pour monter. Elle compta les passagers du train entier ; ils étaient dix-sept. En s'asseyant elle eut un sourire en songeant à la foule pressée qui reviendrait bien assez tôt. Le signal de fermeture des portes retentit et elle fut étonnée de voir que même un jour de vacances un énergumène pressé parvenait à se faufiler entre les portes quasi fermées. Déséquilibré par son élan, il faillit atterrir sur elle. Elle tendit les bras pour se protéger et le retenir mais il la repoussa vivement et rajustant sa casquette à l'envers, lui envoya :

- Qu'est-ce t'as, pétasse ? Tu t'es vue avec ta gueule de musaraigne ?

Marie tourna la tête. Il valait mieux ne pas répondre. Les mal lunés, décidément, ne sont pas en vacances, songea-t-elle. Pourvu qu'il me lâche !... Mais le type, assez jeune, se dirigeait à présent vers un monsieur distingué. Elle le plaignit d'avance. Il était en complet veston malgré les 34 degrés promis et lisait un document. Dès que le gars fut près de lui, il envoya valdinguer les feuillets que le monsieur tenait. Offusqué, celui-ci tentait de se lever mais l'autre le repoussait sur son siège. Il avait saisi sa sacoche de cuir obligeant le monsieur à s'y agripper de toutes ses forces. Il avait réussi à se lever et semblait très grand et très maigre. Marie s'était levée, elle aussi, prête à tirer le signal d'alarme tout en se demandant si c'était judicieux de rester enfermée avec ce dingue...

C'est alors que la voix du machiniste retentit dans les hauts parleurs. Il s'époumonait à crier quelque chose. Les voyageurs s'étaient tous levés, inquiets et la bagarre avait cessé. Ils comprirent en se raccrochant de justesse aux poignées et aux barres : le train prenait de la vitesse et on était en train de rater la station...

- A l'arrière ! A l'arrière. Trop de vitesse ! Pas de freins !...

Il y eut des cris. Une jeune mère passa en hurlant tout en cognant sa poussette partout dans l'allée. Le monsieur distingué avait laissé son document sur la banquette mais gardé sa sacoche. Il poussait une lourde femme qui ne trottinait pas assez vite devant lui. Tous et même le dingue se retrouvèrent en queue de train. Il avait perdu sa casquette et roulait des yeux effarés sous une longue tignasse épaisse et frisée. Une toute jeune fille éclata en sanglots, tremblante, et Marie lui prit la main. La rame loupa encore une station puis fonça dans le noir. Tout le monde était tendu, sentant les soubresauts de la ferraille. Ils se raccrochèrent les uns aux autres lorsqu'il y eut un brusque tournant. Plusieurs voitures touchèrent la paroi et il y eut des gerbes d'étincelles qui les firent crier de peur. Le dingue s'était précipité vers la porte, et secouait la poignée en hurlant qu'il voulait descendre. Puis il y eut un énorme et long crissement. D'autres étincelles jaillirent depuis les roues. Quelqu'un avait enfin trouvé comment arrêter la machine infernale avec les freins de secours ou la technologie dite "de pointe". La rame était dans une station désaffectée. Après un moment de silence, le temps de reprendre son souffle et ses esprits, les passagers s'agglutinèrent devant les portes qui finirent par s'ouvrir. Des agents, des mécaniciens, la police, les pompiers, les ambulanciers arrivaient. Le type frisé avait sauté dès qu'il avait pu et, tel une anguille, avait réussi à se faufiler entre les uniformes. Une seconde de plus, il avait disparu.

Marie s'assit sur un banc à côté du monsieur au costume.

- Plus de peur que de mal, lui dit-il, assez perdu de temps comme ça ! Je file aussi. Couvrez-moi !

Et Marie, resta, stupéfaite, attendant qu'on l'interroge. Elle pensa que c'était vraiment une matinée de dingues et sourit.

 

© Lakévio