Theresa Rankin

 

J'habitais alors, étrangement, dans le ghetto de Venise. Je vivais seule avec mon père, un pasteur austère qui officiait peu, cerné par les quelques juifs du quartier et tous les catholiques du reste de la ville. Nous restions dans une maison de bois au bord d'un canal, trop chaude l'été, affreusement humide en hiver. Je n'avais pas de camarades. J'étais la fille sans nom ; la fille du pasteur... Je ne connaissais pas mon histoire, seulement que nous venions de Varsovie. Comme j'ai toujours connu Venise, je ne sais pas quand nous sommes arrivés ici...

Mon père s'enfermait souvent dans sa chambre pour écrire des sermons que personne n'entendrait jamais et moi, je passais des heures dans la cour surchauffée qui sentait le bois à regarder la maison d'en face. Nous étions séparés par le canal. Elle était du bon côté, toujours illuminée par le soleil et il y avait une gaieté folle de ce côté-là, une agitation, une palpitation. Les mères s'apostrophaient par la fenêtre, le linge apparaissait, disparaissait. Parfois quelqu'un chantait. Il y avait fête le dimanche... Bien sûr, je connaissais les enfants qui vivaient là. Moi, je les observais. Je peux dire que je les enviais pour la lumière, pour leurs jeux, pour cette vie chaleureuse qui m'était inaccessible. Eux ne me voyaient pas. Terriblement solitaire, je poussais leurs murs pour me faufiler dans une intimité que j'imaginais. J'étais Maria, Flavia ou Elena. J'avais des rubans dans les cheveux et la robe rose sur le fil était la mienne... Je mangeais la pasta dégoulinante de sauce, je tâchais ma robe et la mamma criait. Je me couchais avec ma soeur et m'endormais serrée contre elle après nous être battues pour savoir qui tiendrait la poupée...

Je ne voyais pas la maison lépreuse, seulement la lumière et la gaieté. Tout ce monde qui s'entassait, qui se parlait aux fenêtres, se croisait dans l'escalier... En classe, je m'appliquais et je réussissais mieux que les autres mais c'était normal, disait-on, j'étais la fille du pasteur... Mais je n'avais pas de robe rose sous le tablier noir de l'école. Mon luxe, pourtant commun et banal, était le noeud bleu au col du sarrau qui allait si bien avec mes cheveux blonds, la seule touche colorée de ma tenue. J'avais la permission de garder le tablier sur ma robe à carreaux parce que j'étais une petite fille sage qui ne dérangeait personne. J'avais la compagnie de mes rêves et de mes livres. Je n'avais pas le droit de parler avec Lucia qui venait faire le ménage et laver notre linge. Ceux de l'immeuble devaient aussi apercevoir les pauvres chemises usées de mon père et mes maigres dessous... Lucia n'avait pas envie de chanter lorsqu'elle venait chez nous.

J'ai encore passé des heures à écouter l'immeuble d'en face, le sentir vibrer. Peu de bruits ; c'est l'heure de la sieste. Mais je devine toute la vie endormie qu'il y a là-dedans. Le linge est immobile sur le mur. Il n'y a pas un souffle d'air et je cuis dans ma minuscule cour mais je ne rentrerai pour rien au monde dans la torride pénombre du logis. Je voudrais être une de ces mouches bourdonnantes et m'envoler jusqu'au mur clair, jusqu'à la fenêtre ouverte. Le canal miroite et ne sent pas très bon. Rien ne bouge. Le monde est silence et je suis seule au monde... Un frisson incongru me ramène à ma place. J'ai soudain envie de voir mon père. La porte de sa chambre est ouverte ; il est allongé, dans sa raideur, sur le lit. Un ombre soucieuse sur son visage me donne le courage d'approcher. Comme il est pâle ! Un élan me pousse à toucher ses mains qu'il a croisées sur sa poitrine. Dans la chaleur moite de la chambre, elles sont glacées. Je sors en reculant. Quelque chose vient de se terminer, je le sais. J'ai huit ans et je suis seule au monde pour de vrai. Mon père est mort. Il est six heures du soir, l'été...

Je suis sortie de la triste maison de bois. J'ai marché tranquillement jusqu'au pont et j'ai traversé. Je suis rentrée dans l'immeuble que j'ai si souvent longuement observé. L'escalier y était large et frais. Je me suis plantée là et j'ai commencé à crier.

 

© Lakévio