Gueorgui Pinkhassov 1996

 

"Notre première expérience, chose remarquable, est celle d'une disparition.

Clémence relisait les notes pour l'exposé demandé par Monsieur L., le professeur de Littérature.  Cette phrase l'avait marquée. Elle s'était demandée de quelle expérience il s'agissait et elle avait emprunté le livre de Lou Andréas-Salomé pour comprendre. L'auteur parlait de la naissance... C'était riche ! C'était évident. La disparition du premier univers connu, le nid liquide, le cocon, le ventre maternel. Puis elle s'était demandé si chaque étape successive, chaque changement impliquait une disparition...  Enfin, bref, elle avait bien planché et elle espérait être bien notée.

Clémence était contente d'avoir choisi le cursus de littérature composée - et non pas imposée comme disait son frère, un matheux tyrannique. Elle aimait lire, réfléchir, écrire... Dans son sac, elle avait un journal. Pas un quotidien, évidemment ! Non, un journal  de ceux qu'on dit intime. Il était intime en effet parce qu'elle n'en avait parlé à personne. Elle l'avait commencé en Terminale. Elle voulait qu'il n'ait plus rien à voir avec les agendas successifs de sa scolarité où on notait des choses insignifiantes, où les copains et copines laissaient des messages, avec force coeurs et sourires, où on collait les billets de ciné, de concert, où les pages étaient souvent recouvertes de dessins suggestifs. griffonnés pour que le prof qui se serait aventuré à le saisir, ne les voit pas. Cette année de fin de lycée, elle s'était beaucoup interrogée sur son avenir et elle avait posé ses questions sur le papier. Mais voulant aussi se souvenir de sa fin d'enfance, elle avait noté ses perceptions, ses émotions, ses lectures, les émissions qu'elle écoutait, les films vus et la musique écoutée et tout ce que ces moments lui évoquaient. Ecrire lui était devenu indispensable. 

Clémence, alors, s'était essayée à de nombreux genres. Elle avait fait des compte-rendus de visites de musée dans le journal de Classe et elle avait été choisie pour le texte de remerciements aux professeurs avant de quitter le lycée. Elle avait aussi proposé quelques poèmes à deux ou trois revues spécialisées. Fière d'avoir été publiée, elle avait réussi à fourguer deux nouvelles à un magazine pour Jeunes. Depuis le début de son cursus littéraire, trois romans, excusez du peu ! dormaient dans ses tiroirs qu'elle n'avait pas osé envoyer aux éditeurs. Elle avait même écrit une pièce de Théâtre qu'ils avaient joué un des derniers étés avec sa famille et des amis. Ils s'étaient bien amusés mais elle sentait que ce n'était pas son terrain favori. Elle nota que sa naissance en tant qu'écrivain s'accompagnait aussi de disparitions. renoncer à quelque chose le fait disparaître de sa vie... Elle avait songé à enseigner à son tour parce qu'évidemment si elle disait qu'elle voulait écrire on lui rétorquait automatiquement "et de quoi tu vivras ? Tu sais, avant de percer !..." Mais préparer le Concours de l'Agrégation c'était encore se plonger dans les oeuvres des autres alors qu'elle avait tant envie d'oeuvrer pour elle-même. Et comme sa soeur commençait son parcours de professeur d'anglais à Corbeil-Essonne, elle ne s'était pas senti capable d'intéresser ce genre d'élèves à la littérature. Elle avait tort ; elle le savait parce que certains professseurs y parvenaient avec originalité. Mais Clémence n'était pas faite pour ce monde-là ! Pour cette tâche-là. Elle savait qu'elle avait du mal à s'ouvrir aux autres, à les écouter parce que ses propres mots l'étouffaient. Son monologue lui suffisait. Pour l'instant. Tout en espérant qu'un jour elle serait entendue, elle serait lue, elle serait comprise. Il était temps, à vingt-deux ans qu'elle ose ! Aussi, l'exposé rangé dans son sac et son verre de Perrier terminé, elle se dit : Referme un instant sur le monde la porte et la fenêtre, tourne-toi vers le journal pour toutes ses notations musicales, et commence un autre roman.

 

© Lakévio