adeline goldminc-tronzo

 

Mercedès se demandait bien ce qu"elle allait faire de cet affreux fauteuil jaune, hérité de l'oncle Alfonso... Cyrus l'avait déposé en son absence et cet imbécile avait oublié ses gants ! S'il y avait eu moyen de se défiler encore ! Elle avait bien essayé : appartement trop petit, jaune criard en désaccord total avec sa décoration... Cyrus l'avait emporté en disant qu'il fallait bien caser tout ce qui arrivait de Madrid ! Mais pourquoi lui avait-on destiné cette chose énorme et affreuse ?... Il n'y avait pas d'explication. Chaque membre de la famille s'était vu attribuer un objet de l'univers de l'oncle. Et il avait tenu aussi à ce que chacun ait sa photo ! M'étonnerait qu'il avait encore cette gueule-là à quatre-vingt-dix balais, songeait Mercedès. Un oncle qu'elle n'avait pas vu depuis ses dix ans, la dernière fois qu'ils étaient allés visiter la famille... On s'était brouillés peu après, elle ne savait plus pourquoi. Plus de voyages, plus de cousins... Elle n'avait jamais su si les Martinez de France avaient renoué avec ceux d'Espagne. Elle n'était pas très curieuse, Mercedès, et elle avait d'autres chats à fouetter. Un divorce difficile, le chômage qui arrive au mauvais moment, un fils bien ingrat... Et même pas de place à la cave pour redescendre cette chose ! Et bien, elle allait en faire de la place ! Et pour commencer virer toutes les affaires de Cyrus ! Cette manie d'entasser, garder, laisser traîner... Comme ses gants ! Et quand il reviendrait, elle lui ferait redescendre la chose, non mais !

En prenant les gants pour les mettre de côté, Mercedès trouva la carte à jouer. C'était le Roi de Coeur. Cyrus avait-il ?... Cyrus... Non, Cyrus était trop bête pour... Pour quoi au juste ? Il avait dû apporter ce qu'on lui avait demandé d'apporter. Cyrus était comme elle, il ne cherchait pas le pourquoi des choses. Et elle, elle n'était pas douée pour les énigmes. Le portrait et la carte à la poubelle et le fauteuil, dehors !

 

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Philippine était tombée en extase devant le fauteuil. Exactement le même que chez sa patronne ! Elle était bien tombée : Madame Pierre avait un appartement ravissant ! Pendant longtemps elle avait soupiré sur son manque de place qui l'empêchait d'acheter de beaux meubles... Un jour, elle avait compris que ce n'était pas une affaire de place, mais de goût et elle avait commencé à troquer son mobilier tout simple pour des éléments plus raffinés. Madame Pierre lui avait parlé des brocantes. Un univers s'ouvrait à elle. Elle pouvait au moins s'offrir des meubles de style peu chers car en très mauvais état. Philippine s'était dit qu'elle pourrait essayer de réparer et avait découvert qu'elle était douée ! Elle possédait à présent dans son deux-pièces de très jolies choses. Le fauteuil complèterait à merveille le décor. Jamais personne ne pourrait imaginer que la bonne Philippine vivait dans une atmosphère... royale au cinquième étage de son immeuble ! Elle en riait toute seule. Elle venait de récupérer le fauteuil que le marchand lui avait gentiment chargé dans sa voiture. Comme d'habitude, le fils Martin l'avait aidée à le monter. Elle lui avait prêté les vieux gants de Jacques pour qu'il n'attrape pas d'échardes car l'objet était en piteux état. De loin il faisait illusion mais de près, il y avait beaucoup à retaper ! Avant de commencer à le désosser, Philippine avait passé sa main entre le dossier et l'assise. Elle y avait trouvé une vieille photo. Un homme souriant d'une autre époque. Peut-être le propriétaire du fauteuil... Elle avait aussi trouvé une carte à jouer : le Roi de Coeur. Elle avait aussitôt associé l'homme et la carte et avait décidé que c'était un homme bon qui lui porterait chance.

Et en effet ! En retournant le fauteuil, pour finir d'enlever les sangles usées, elle trouva, complètement coincé dans un ressort, un petit sac en velours contenant des pierres qui brillaient... Philippine sut instantanément que la chance avait définitivement tourné.

 

© Lakévio