roselyne farail 4

 

La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Tout d'abord, elle avait une tête de plus que lui et pourtant ils avaient le même âge. Quinze ans. Mais c'était une grande girafe et lui n'avait pas encore eu sa poussée de croissance. Elle semblait n'être faite que d'os et elle avait des fils de fer sur les dents. A l'époque, il n'était pas non plus très à l'aise, cachant sous une mèche trop longue et épaisse un front maculé d'acné. Comme il en avait aussi dans le dos, il se baignait avec son tee-shirt et Bérénice se moquait de lui de toutes ses dents encagées.

Son ami Jean-Bernard l'avait invité dans leur maison de vacances à Anthéor. C'était un lieu tout à fait paradisiaque avec ses roches rouges et ses criques à l'eau transparente et chaude. Les garçons y passaient leur journée. Jean-Bernard avait deux frères et deux soeurs. A part Laurent, le plus jeune, qu'il fallait surveiller, il y avait Hervé qui lui aussi avait invité un camarade. Anne et Bérénice, qui se levaient toujours plus tôt que les garçons, avaient la désagréable habitude de déguerpir dès qu'ils arrivaient sur la petite crique privée. Elles échappaient ainsi à la garde du petit frère mais surtout elles squattaient le canot qu'elles emmenaient le plus loin qu'elles pouvaient pour être tranquilles. Cependant il était arrrivé que les garçons les rejoignent à la nage et les fassent tanguer jusqu'à ce qu'elles se jettent à l'eau pour laisser la place. Leurs cris de sauvages les chassaient jusqu'à la rive.

Ce matin-là, Aurélien avait quitté son lit en douce parce qu'il avait entendu les filles chuchoter dans le couloir. Il avait envie de les surprendre. C'était un matin de Méditerranée : ciel bleu d'azur, montagne aux reflets roses et dorés, senteur sucrée des lauriers et en contrebas de la terrasse la mer encore bleue marine à cette heure. C'est sur la première marche du petit escalier qui descendait à la plage qu'était assise Bérénice. Anne apportait une pile de bols à installer sur la table au-dehors. Elle avait suggéré à Aurélien de l'aider mais le garçon ne l'avait pas entendue. Il vivait un moment extraordinaire. Il était subjugué par ce qu'il appela son "premier émerveillement de grâce pure". Bérénice venait de faire basculer sa longue chevelure sur le côté révélant des épaules et une nuque parfaites. Il ne l'avait encore jamais remarqué et pourtant il l'avait vue bien des fois en maillot de bain. Mais là, il y avait le geste, la cascade de cheveux et la chair nue et dorée et c'était magnifique... Et puis, parce qu'on les appelait pour le petit-déjeuner, Bérénice releva la tête et se leva. Ses cheveux retombèrent sur ses épaules laissant Aurélien plus bouleversé qu'il ne l'aurait désiré. 

Les vacances s'étaient terminées sans qu'Aurélien n'ait réussi à capter à nouveau ce geste qu'il gardait en mémoire comme une cérémonie du dévoilement de la Beauté. Cette révélation était pour lui inestimable. 

Les années passèrent. Aurélien fut heureux en amour, toujours ému par la rondeur d'une épaule nue ou le cou gracile qu'on dégageait d'un geste gracieux. Jean-Bernard et lui s'étaient rapidement perdus de vue après le lycée. Les amis et les amours s'en viennent et s'en vont. Ce bel automne arriva, puissant et chaud, en désaccord total avec Aurélien dont la vie s'effondrait. Il eut envie de vrai soleil, des couleurs vibrantes du bord de mer pour se réconforter. Il songea à l'été 2000, à la maison d'Anthéor, à l'amitié franche des jeunes années, à Bérénice... Il décida de descendre à Saint-Raphael. La ville étant encore trop animée à son goût, il opta pour Agay. Il en aimait la belle anse tranquille, le sable encore tiède de la plage presque déserte la semaine mais encore emplie de rires d'enfants le week-end. 

Ce samedi, un jeune père avait fort à faire, aidant aux premiers pas d'un jeune bébé tout en surveillant la course d'une très petite fille toute bouclée. Comme il s'approchait, il s'entendit héler ; c'était Jean-Bernard ! Une heure plus tard, décidés à rattraper le temps perdu, ils se retrouvaient à la villa d'Anthéor. Comme il faisait encore vraiment beau, la porte de la terrasse était ouverte. Sur la première marche de l'escalier conduisant à la plage, était assise une jeune femme en train de lire, jouant avec ses cheveux qu'elle avait ramené devant elle, offrant aux regards son très joli cou et son épaule nue... Un instant, Aurélien fut projeté dix-sept ans auparavant. Il sortit et appela :

- Bérénice !

- Non, ce n'est pas Bérénice, répondit gaiement Jean-Bernard qui l'avait suivi. C'est Jana, ma femme. Elle est roumaine.

La jeune femme s'était levée, surprise. Ses cheveux blonds et ondulés encadraient son visage fin. Elle était très petite. Elle mit Aurélien à l'aise en disant qu'elle le reconnaissait à ses cheveux très noirs et à sa mèche sur le front parce qu'elle l'avait vu en photo dans le salon de la villa. Puis elle alla dans l'escalier et cria :

- Bérénice ! Viens voir qui est là. En aparté, elle ajouta : C'est son anniversaire que nous fêterons ce soir. Les autres vont arriver à six heures. C'est une surprise. Comme vous ! Restez, on sera au complet.

C'est donc en bas d'un escalier qu'Aurélien retrouva Bérénice. De la gamine maigre et défigurée, on ne reconnaissait que les magnifiques cheveux qu'elle portait relevés. Comme si elle avait deviné, en voyant Aurélien, elle ôta la pince qui les retenait. Aurélien en eut le souffle coupé. Il s'approcha de Bérénice. Il lui tendit la main et lui fit descendre la dernière marche. Il sourit en pensant très vite qu'à présent c'était lui qui la dépassait d'une tête. Il la guidait vers lui puis reculait pour mieux l'admirer.

- Bérénice, tu es vraiment très belle...

- Toi, tu ne changeras jamais, dit en riant Jean-Bernard.

 

© Lakévio