couloumy anne francoise 70

J'ai poussé la lourde porte et je suis entrée. Je n'ai réalisé ce que je venais de faire que lorsque j'ai été engagée dans l'escalier... Comme si je me réveillais... Non, plutôt comme si j'entrais volontairement dans un rêve. Un rêve où on se retrouve dans un bâtiment inconnu, on gravit lentement un escalier. Quelque chose nous attire mais nos jambes sont lourdes et nous progressons difficilement. En fait, cette façon lente de monter marche après marche, presque au ralenti venait de la sensation d'étrangeté. Je savais ne pas être à ma place mais pourtant je montais encore et encore. Un palier, un deuxième, un troisième. Ma main tremblait sur la rampe. Le silence des lieux était épais, presque suintant. Un jour livide éclairait mes pas tandis que je passais devant les fenêtres qui visiblement n'avaient pas été lavées depuis longtemps. J'avais le temps de regarder sur quoi donnaient ces carreaux sur lesquels la poussière semblait s'être collée depuis des siècles. C'était une courette minuscule et étroite entre des murs sales. L'immeuble n'était pas abandonné. Parfois on percevait une odeur de cuisine derrière une porte, des chaussures attendaient leurs propriétaires à côté d'un paillasson propet, mais le silence. était envahissant..

Je montais ainsi lentement jusqu'au cinquième. Avant d'arriver au palier, je m'arrêtais, tentant de saisir l'idée fugitive que je sentais frémir. Quelque chose m'avait menée là. Je savais. Je devais savoir pourquoi... J'étais plongée dans mes pensées, repassant ce que j'avais fait avant d'arriver à la porte. Voyons, je marchais presque au hasard de cette ville que je ne connaissais que de nom, venue là en accompagnatrice d'une petite fille que je devais remettre à sa famille d'accueil. J'avais encore une heure à tirer avant le train du retour et j'avais décidé, profitant des pâles rayons de soleil, de me promener un peu à l'aveuglette dans les rues du quartier. J'étais entrée machinalement dans cet immeuble. Je n'aurais su dire quel aspect il avait de l'extérieur et pourquoi j'avais eu cet élan pour en pousser la porte. Mais voilà, j'étais au cinquième et...

La porte gris-bleu me sauta au visage. Je la reconnaissais. Enfin, je sentais, je savais que je la connaissais ; elle m'était familière mais lointaine, comme cette idée insaisissable qui rôdait dans mon esprit... Je m'approchais. J'écoutais. Toujours aucun bruit. Pas de chaussures sur le paillasson, pas de nom sur la porte. Toujours comme émergeant d'un rêve, je m'aperçus que j'avais pris la feuiile pliée coincée contre la porte. Je ne m'étais pas rendu compte de mon geste ! J'agissais en somnambule. Cela me troubla, mais lorsque je vis le nom écrit sur la feuille, je frémis. C'était mon prénom. Lisette. Un sentiment violent me saisit. J'aurais pu partir, descendre en courant l'escalier mais sans même ouvrir la lettre, je me mis à tambouriner sur la porte. C'était trop !

La porte finit par s'ouvrir aussi violemment que j'avais frappé. Qu'est-ce qu'il vous prend ? Une jeune fille avait ouvert et nous restâmes un temps infini à nous regarder. J'avais devant moi mon reflet et visiblement elle contemplait la même chose. Nous sentions notre peur. Nous étions rivées l'une à l'autre et j'avais envie de pleurer. Je me répétais que ce n'était pas vrai, que c'était juste un cauchemar, que je devais dormir quelque part dans la gare... Elle ne bougeait pas ; elle me mangeait des yeux. J'ai enfin pu montrer le papier que j'avais dans la main. Oh, vous m'apportez une lettre ? Mais elle ne la prenait pas, toujours occupée à me dévisager. Je dis : Lisette, c'est moi. Elle dit : Je m'appelle Lisette aussi. Je lui tendis la feuille pliée où se détachait, écrit au crayon gras, notre prénom. Elle ne la prit pas. Elle se retourna vers l'intérieur de l'appartement et appela : Maman ! Une silhouette sombre dont je ne pouvais distinguer le visage approcha. Elle tira Lisette en arrière et la porte claqua.

Je sursautai et je me rendis compte que la valise de ma voisine dans le hall de la gare venait de tomber. J'étais en effet dans le hall et il semblait bien que je m'étais endormie sur le banc. J'étais presque soulagée de m'être évadée de ce drôle de rêve lorsque je m'aperçus que je tenais dans ma main une feuille pliée sur laquelle était écrit, au crayon gras, mon prénom : LISETTE. En tremblant, je dépliai la lettre. Le papier était vierge.

 

© Lakévio