Jeff Rowland-1964-LetinRain

 

Vraiment, on n'aurait jamais pu imaginer un temps aussi pourri ! Pour un premier rendez-vous, ça la fichait mal... Toute la matinée, j'avais guetté le ciel, espérant une éclaircie après la terrible averse de huit heures cinquante. J'avais été heureux au déjeuner, lorsqu'il y eut une accalmie . Cependant, le ciel restait désespérément gris, roulant de gros nuages. Pourtant, lorsque je me rendis à la gare pour avoir le train de 14h22, je ne pris pas mon parapluie ; je suis de nature optimiste. Tatillon, peut-être, à ce qu'on dit, mais optimiste !

Je me suis installé dans le wagon 17 un peu moins bondé que les autres. J'ai trouvé cela de bonne augure car 17 est mon chiffre fétiche. Tatillon et... supersticieux !... A peine étions-nous partis que la pluie a cinglé les vitres, le ciel s'est obscurci de plus en plus ; on se serait cru en fin de soirée. Mais j'avais décidé de garder mon calme et ma bonne humeur et de ne songer qu'à cette rencontre. Un rendez-vous qui ferait peut-être mon bonheur pour la vie...

J'ai connu Edmée par les petites annonces... Et oui ! Tatillon, sans doute, mais incurable romantique. Le destin dans le journal ! Oh bien sûr, je les avais épluché depuis plusieurs jours, les annonces, lorsque j'ai choisi de répondre à celle-ci. Je l'ai encore dans ma poche parce que si Edmée est la femme de ma vie, nous serons heureux de nous rappeler ce moment. Annonce 138 du Quotidien du 7 octobre 1933 : "Coeur tendre cherche âme soeur esseulée. Jeune femme, 27 ans, blonde, yeux verts, modiste et modeste, voulant fonder foyer, cherche à rencontrer homme sérieux, célibataire, avec emploi solide et désir d'enfant. Au delà de 40 ans, s'abstenir."... 

Ce qui m'a décidé à répondre, c'est son désir. Je veux dire qu'elle savait ce qu'elle voulait : une vie de famille. J'ai 39 ans,. Plus tout jeune mais je rentre encore dans les âges demandés ! Et moi aussi je veux une famille. A présent que mes parents ne sont plus là, je peux prendre le temps de chercher une bonne épouse. Ce n'est pas faute de fréquentations si je ne suis pas encore marié. Mes parents eux-mêmes, par deux fois, m'ont présenté une lointaine cousine, puis une dame introduite par des amis. Enfin, mes collègues, avant d'avoir eux-mêmes femme et enfants m'ont emmené quelquefois en goguette, mais ce n'est pas vraiment mon genre. Comme le réclame l'annonce, je suis quelqu'un de sérieux et pondéré. C'est cela, un brin tatillon, mais pondéré. Pour des raisons diverses, je n'ai pu trouver la bonne dans ces prétendantes... Trop vieille, un laideron laissé pour compte, des femmes écervelées ou un peu trop dévergondées, une qui vous aurait ruiné en quelques semaines, une autre qui... Bah, laissons, puisque m'attend Edmée.

J'ai un bon emploi de bureau. Oserai-je le dire, je suis même chef de bureau ! Cela devrait lui plaire. Je vais lui faire la surprise de mon salaire... 

J'ai répondu à l'annnonce le 10 octobre. Une lettre envoyée au journal pour faire suivre. j'ai eu une réponse le 21. J'ai été content du délai même si j'étais un peu impatient. j'ai trouvé que c'était bien qu'elle prenne le temps de la réflexion. Edmée a une belle écriture, large et nette. Elle se présentait et expliquait pourquoi elle utilisait les petites annonces. Une jeune femme nouvellement installée dans la ville, qui voit le temps passer sans espoir de rencontres... J'ai écrit dès le lendemain tant j'ai senti comme une vibration particulière en lisant sa prose si claire et habilement tournée. Jusqu'à l'hiver nous avons entretenu une correspondance. Nous avions échangé nos photographies et nous étions satisfaits l'un de l'autre. Je ne fais pas mon âge, ayant toujours pris soin de ma personne et je dois dire qu'Edmée est un joli brin de fille. Je suis sûr que le vert de ses yeux doit être magnifique.

Le 13 décembre, nous avions convenu de nous téléphoner et je l'ai appelée dans sa petite boutique à 12h55, à l'heure de la fermeture pour le déjeuner. Elle a une très jolie voix et elle m'a dit que la mienne lui plaisait beaucoup. Nous étions très intimidés : nous avons de tels espoirs !... Nous avons décidé alors de nous rencontrer aujourd'hui , 17 décembre, pour admirer les décorations de Noël, peut-être faire quelques emplettes ensemble et prendre un chocolat. Vu le temps, ce sera sans doute pâtisserie-chocolat ! Si j'avais su, j'aurais pris le train de 15h28 pour arriver à l'heure du goûter... Enfin, ainsi, nous aurons le temps de parler et nous apprivoiser...

Le train entre en gare. J'avoue être fébrile. Je ne me serais pas cru si impressionnable ! Mais diable, l'avenir est là ! ... Je rectifie ma cravate dans la glace du compartiment. Au moment où je prends mon chapeau, la pluie redouble. C'est très désespérant ! Tout à fait exaspérant si j'étais de nature nerveuse. Mais si je suis tatillon, je suis un être calme. Je me connais bien ; Edmée pourra avoir une totale confiance.

Avec ma main, j'efface la buée sur la vitre et tente de voir les quais. Aussitôt, j'aperçois le manteau rouge d'Edmée. C'est ainsi que je devais la reconnaître. Je remarque aussi qu'elle attend à l'écart, sans parapluie et je ne sais pas pourquoi j'en suis si heureux ! Du coup, je me précipite vers la sortie ; je crois même que j'ai bousculé quelqu'un ! J'ai sauté comme un très jeune homme dans les flaques et, tenant mon chapeau sous les rafales de vent et d'eau, j'ai couru, le coeur battant, vers celle qui m'attend...

 

© Lakévio