bertha wegmann

 

Alors, tu vas vraiment faire ça ?

Louise n'était pas vraiment étonnée des propos de Clotilde, sa cousine. Elle disait cela pour montrer son admiration. Depuis toujours, elle se rappelait que Clotilde avait aimé briller. Il lui fallait être celle dont on rapportait les mots d'enfants ou qu'on applaudissait lorsqu'elle récitait les petites poésies charmantes apprises au pensionnat. Plus tard on avait pris l'habitude de la mettre en avant, de vanter son port et son allure, ses cheveux d'or, ses yeux bleus, recueillir et répéter ses mots d'esprit... Clotilde était celle dont Grand-Père Eugène disait qu'elle ferait quelque chose si les petits cochons ne la mangeaient pas... 

Puisque vous voulez savoir et bien, non, jamais Louise n'avait été jalouse de sa cousine. Elle était heureuse de son succès parce qu'il lui laissait le temps et l'espace pour faire ce qu'elle aimait : dessiner et peindre. 

Mais non, Louise n'avait jamais été une solitaire. Elle ne cherchait pas à s'isoler. Elle pouvait travailler dans le brouhaha des rires et des conversations. Elle aimait à croquer Clotilde et les amis que celle-ci réussissait à présenter au cercle familial. Elle -même était sobre en paroles et patiente et appréciait les confidences, les histoires que sa cousine pouvait lui raconter alors. Elle lui disait souvent qu'elle parlait si bien qu'elle aurait pu écrire... Encouragée, Clotilde inventait les aventures extravagantes qu'elle aurait au cours de voyages lointains. Un jour elle partirait parce que le cercle était bien trop étroit même si elle avait permission d'y introduire le monde. Elle avait envie de briser les attaches, faire éclater les murs, bousculer les frontières. Et ces histoires amusaient beaucoup la sage Louise.

Louise s'était mariée à dix-neuf ans. C'est vrai qu'elle avait été surprise de la demande d'Edgar. C'était un des amis de Clotilde. Un étranger que personne ne connaissait, arrivé là par hasard mais qui semblait lui aussi subjugué par la charmante et brillante jeune fille. Cependant Grand-Père Eugène l'avait rapidement apprécié car Edgar s'intéressait à tout le monde et savait écouter. Les parents de Louise acquiescèrent tout de suite car le jeune homme, trente ans à peine, avait une petite fortune personnelle et qu'il était temps de sortir les idées saugrenues qui venaient à Louise, comme celle de s'inscrire à des cours de peinture car cela, ce n'était pas du tout convenable... Donc, on la mariait.

Or, à peine épousée et installée à Paris, son mari, convaincu de son talent et sachant pouvoir l'aider, invita des amis pour leur montrer les croquis et portraits de son épouse. Parmi eux, quelques critiques influents lui permirent d'affiner son art en la présentant eux-mêmes à des peintres célèbres. Elle connut Manet, Edma et Berthe Morisot. ainsi que Cézanne.. Elle eut même assez rapidement ses premières commandes. Occupée à la technique dans divers ateliers et à son oeuvre, Louise s'était éloignée de Clotilde. Elle avait su qu'elle s'était mariée avec un chapelier qui aurait pu être son père, fils d'un ami de Grand-Père Eugène. Si Louise était restée attérée et dubitative à pareille nouvelle, ses activités et voyages d'études avec son cher mari Edgar lui permirent de remiser les interrogations sur les choix de Clotilde. Deux ans plus tard, elle apprenait son veuvage et la première pensée de Louise fut qu'elle avait enfin sa liberté d'aventures. Elle se demandait ce que pouvait bien faire la veuve d'un chapelier pour rester le centre du monde ?... Louise n'avait pas cherché la notoriété et pourtant, elle était plus connue à présent que sa cousine dont la renommée n'avait jamais dépassé la petite ville  de M. 

Et puis un matin, on frappa aux carreaux de l'atelier... Derrière la vitre, se tenait Clotilde. Blonde, souriante, resplendissante, même. A part le chapeau de deuil, on n'aurait pu imaginer que la jeune femme était veuve ! Si Louise s'était imaginé accueillir une cousine éplorée qu'il faudrait consoler et loger, elle se serait lourdement trompée. C'est devant une tasse de thé que Clotilde expliqua...

Il était bien dommage qu'Auguste soit mort alors qu'elle était sur le point de lancer son affaire... C'était plus commode avec un mari qui approuvait. Moi aussi je dessine, avait-elle dit. Louise avait en effet remarqué que Clotilde avait apporté un carton à dessins... Au début, c'était des chapeaux ! Et puis Auguste m'a demandé autre chose... Des frivolités ! Tu veux voir ?... Et Clotilde ouvrit le carton.

Après un instant de saisissement, Louise éclata de rire ! C'était vraiment extraordinaire ! Clotilde allait sans aucun doute reprendre sa place sous les regards de tous mais peut-être aussi sous les yeux outrés des ligues de vertu !

- Tu sais, j'en ai déjà vendu plusieurs ! Si je viens à Paris, c'est parce que je suis attendue chez Worth, pour un atelier de confection de lingerie féminine. C'est encore secret mais il y a déjà des clientes qui demandent pour leur trousseau ; elles ont vu mes planches...

Louise n'en revenait pas. Finalement sa vie devenait banale à côté de l'audace de Clotilde. L'admiration revint intacte ; Clotilde était vraiment étonnante et faisait, comme elle le désirait, éclater les murs...

- Mais mon rêve, c'est de parvenir à montrer les modèles à toutes les femmes, pas seulement en boudoir privé et sur commande ! En vitrine ! Je voudrais qu'un jour, on puisse les vendre comme les robes ! Peut-être même dans les grands magasins comme ceux de Monsieur Boucicaut ! J'aimerais tant qu'on en fasse un jour la réclame !... Aussi je dois connaître du monde. J'ai besoin de tous, les artistes, les marchands et surtout les chroniqueurs... Il faut que tu me dises comment les convaincre. Je ne veux pas mécontenter ces messieurs dont les articles sont si utiles.

 

© Lakévio