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Elle était rentrée de bonne humeur. Elle chantonnait en déposant sac et gants sur le guéridon. Le bouquet sentait bon le printemps ; la journée s'annonçait claire et l'air vivifiant donnait envie d'ouvrir les fenêtres. Elle s'était retournée en passant à la cuisine chercher un vase et la nature morte était si jolie qu'elle était allée prendre son appareil photo pour se souvenir de ce moment...

C'était ... trente-huit ans auparavant. Mais elle se rappelait parfaitement de l'instant. Finalement parmi toutes les photos non classées dans les albums, c'était celle-ci qu'elle préférait. Parce qu'elle parlait de bonheur, de possible, de jeunesse... Trente-huit ans... Odette avait vingt-deux ans à l'époque et sa mère., voyons... sa mère... Oui, bien sûr ! Sa mère en avait quarante-sept. Comment oublier !...

Odette se rappelait de ce matin-là aussi. Du joli corsage qu'elle passait pour la première fois sur sa jupe plissée, du temps qu'elle avait mis pour se coiffer devant la glace et de la remarque de sa mère : tu vas l'user, à force de te regarder ! Elle entendait encore le bruit de l'eau qui coulait dans le vase et percevait la fraîcheur des tulipes. Pourtant elle était fébrile. Elle attendait son amie Monique qui n'arrivait pas, ce qui accentuait son angoisse de l'examen prévu à onze heures à l'Académie des Sciences Sociales. Elle allait sans cesse au balcon voir si son amie apparaissait... Elle n'avait pas attaché d'importance à l'homme en bleu de travail qui remontait la rue, les yeux fixés sur la jolie silhouette se penchant au balcon et quand on avait sonné, elle était sûre que c'était Monique qu'elle avait loupée. Mais elle ouvrit sur l'homme qui s'était décoiffé et tournait son béret entre ses mains abîmées.

Lorsque Monique arriva, Odette était bien à son balcon à lui faire signe de monter. Quelque chose était arrivé dans la fraîcheur de ce joli matin printanier. Quelque chose de radical et désespéré. L'amie était donc restée, attendant le retour de la mère, partie en hâte en oubliant ses gants...

Ce moment donc, fixé sur la photo était intense. Une charnière invisible que longtemps sa mère ne put que regarder avec douleur., du moins Odette le croyait-elle. Mais à présent qu'elle vidait la maison, maintenant que Marceline avait rejoint Joël, elle comprit qu'elle s'était trompée. Ce n'était pas un message de douleur et de désespoir que cette photo apportait à sa mère. Elle y puisait au contraire sa force pour surmonter et se dire, ainsi que dire à sa fille, à ses amies : la vie peut être ainsi, de jolis matins fleuris quoiqu'il se passe, quoi qu'il en coûte. C'est à vous de le décider.

C'était une femme exceptionnelle que Marceline. Droite, fière, forte. Odette avait passé ses examens avec son père à l'hôpital. Par chance c'était sa dernière année et l'Académie lui trouva immédiatement une place d'Assistante sociale à l'Hôtel-Dieu. Son père se remit lentement mais restait dans l'incapacité de reprendre le travail. Marceline trouva à louer une maison sur les hauts de Clermont pour que Joël ait du bon air afin de nettoyer ses poumons comme on le leur avait recommandé. Le maire du bourg, à qui on avait parlé de la situation, lui avait rapidement proposé un emploi en surnuméraire avec un petit salaire complété par le fait qu'elle avait tiré parti de son savoir-faire à la machine à coudre. On parla bientôt de l'excellent travail à façon de Marceline plusieurs lieues à la ronde.

Le père d'Odette avait survécu dix ans à ce matin fatidique et Marceline travaillait encore vingt-cinq ans après malgré les interventions de sa fille et de ses petits-enfants ! Un jour, à son tour, la machine avait cessé de ronronner ; voici qu'elle venait de partir chez Delphine, sa petite-fille, en objet de décoration. On vidait les armoires, on triait les photos... Celle-ci, Odette l'emporterait et la garderait encore longtemps. Car c'était bien une photo des aléas de la vie, et de la joie, du bonheur. Il est toujours devant soi quand on le tient ferme entre ses mains.

 

© Lakévio