Joseph Lorusso

 

Quand elle est entrée, j'ai tout de suite compris que ça finirait mal. Il y avait dans son allure un air déterminé et mauvais qui n'était pas de bon augure. Je ne la connaissais pas ; j'en avais juste entendu parler mais elle ressemblait beaucoup à Sylvia, en plus vieux. Je l'ai regardée s'approcher de notre table et sans un sourire, elle s'est glissée sur la banquette. Sylvia la regardait, bouche bée. D'un geste elle a commandé un verre. On a attendu en silence que le serveur verse le vin et elle a pris le temps de le déguster. Je ne sais pas pourquoi nous étions si silencieux. Surtout Sylvia. Après tout c'était sa mère... Elle m'avait juste pris la main et serrait mes doigts comme jamais elle n'a fait.  Elle ne bougeait pas. Elle attendait, comme moi. Elle bravait sa mère du regard, serrant les lèvres. Je savais que son regard devait être de feu...

Je n'en revenais pas de la voir là. Elle m'avait retrouvée. Je ne sais qui a parlé. On avait pris soin de changer de quartier. Je ne lui avais jamais rien dit de ce garçon qui me plaisait au-delà de tout. On s'est compris au premier regard. L'envie l'un de l'autre. L'envie d'être ensemble. Pour toujours. Rien ne nous séparera. C'est comme ça. Elle aura beau dire, beau faire, elle n'y parviendra pas. Nous nous sommes trouvés. Tant pis pour elle, si elle n'a pas connu ça avec mon père. Moi j'ai su à l'instant même où nos regards se sont croisés que je le suivrai partout et toujours. Pour la vie entière. Je remuais tout ça dans ma tête tout en soutenant son regard. J'avais pris la main de Pierre.. et je la serrais de toutes mes forces. Je voulais lui dire qu'elle ne gagnerait pas. Je voulais qu'elle m'émancipe. J'allais le lui dire. J'avais déjà tout organisé. Je n'étais pas partie sans rien comme elle pensait. J'avais trouvé un travail et je pensais bien avoir brouillé les pistes...

Quand je les ai vus au fond du café, j'ai eu pitié d'eux. Mais il fallait que je le fasse pendant qu'il en était encore temps. Sylvia pouvait rentrer à la maison et elle oublierait. Je paierais ce garçon s'il le fallait. Ce n'était pas possible. Je m'attendais à ce qu'elle quitte la maison en douce. Elle voulait vivre sa vie ; elle me l'avait assez seriné. J'étais une mauvaise qui l'empêchait de sortir tout son saoul... Des garçons autour d'elle, il y en avait déjà beaucoup. Je l'avais prévenue qu'il ne fallait pas qu'elle ruine sa vie pour une amourette. Il y avait eu ce Jacques... Pourquoi fallait-il qu'elle s'amourache de gens comme ça ! Sans foi, ni loi ! Sans travail ou presque ! Heureusement ça n'a pas duré. Mais il l'aimait bien et c'est lui qui m'a aidée à la retrouver... Jamais je n'aurais imaginé de qui il s'agissait !... J'en étais malade. Je sais que je vais leur faire du mal. Elle a l'air de vraiment tenir à lui... Mais elle est jeune. Elle oubliera. Je ne pouvais quand même pas fermer les yeux sur l'irréparable.

J'ai quelque chose à vous dire à tous les deux, elle a dit. Sylvia a tressailli et elle allait répondre en colère à sa mère mais celle-ci a levé la main. Ecoutez-moi bien, elle a ajouté. Alors, elle l'a dit et j'ai regardé Sylvia. On s'est regardé les yeux dans les yeux et on a su que c'était vrai. Alors, Sylvia s'est jetée dans mes bras...

J'ai quelque chose à vous dire à tous les deux... Je voulais lui clouer le bec, lui dire que je savais qu'elle ne voulait pas qu'on soit ensemble, qu'elle ne me voulait pas heureuse, qu'elle était jalouse de ma vie qui commençait alors qu'elle était seule depuis longtemps, qu'elle n'avait pas besoin de se "dévouer" pour moi. Mais ce qu'elle a ajouté m'a figée sur place. Je me suis tournée vers Pierre. J'ai remarqué ses yeux, son regard et je n'ai pu que me serrer contre lui. Je réalisais qu'elle disait vrai.

J'ai quelque chose à vous dire à tous les deux... Je devais aller vite. leur infliger cela. C'était mon devoir même si je savais combien j'allais leur faire mal. Je n'avais pas envie de contempler leur douleur puis leur peur... Je n'avais pas envie de vivre cela avec eux mais j'y étais obligée. Cet élan désespéré de Sylvia dans les bras de Pierre, cela a été effroyable. Comme si je tuais ma propre fille... Mais je savais qu'il n'y avait pas d'autre issue. Alors je leur ai dit le plus clairement et le plus rapidement possible :

Pierre est le fils de ton père. Ton demi-frère. Votre amour est impossible.

 

© Lakévio