sally storch - alla-finestra

Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. J'ai toujours aimé les chambres. Aux chambres d'hôtel, qui me paraissaient si impersonnelles., je préférais l'alcôve, la pièce intime, le refuge secret...  J'adore toujours en pousser les portes par curiosité de celui qui vit là. Les meubles, les objets choisis, le fauteuil favori où on se laisse tomber pour se déchausser, faire glisser ses bas, toujours un geste sensuel, rien que pour soi, des cuisses chaudes aux orteils fatigués, les miroirs où, mille fois, on s'est interrogé, heureux, inquiets, perplexes, où on s'est surpris à aimer se voir pleurer. La chambre est le lieu où on pleure le mieux. J'aime les draps ouverts, la couverture négligemment repoussée, le dessus de lit au carré ou gisant, chiffonné, à terre. Les peignoirs, les sauts de lit, le linge de nuit, éparpillés ou strictement pliés. La façon d'habiter sa chambre, je dirai, de la posséder, en dit long sur son propriétaire...

Depuis sa chambre on peut aussi défier l'univers. Enfant, j'aimais déjà, la nuit venue, attendre que les fenêtres s'allument une à une. Les ombres s'agitant derrière les rideaux stimulaient mon imagination. Quelle joie si quelqu'un ne les avait pas tirés ! J'assistais aux repas de famille, à une soirée calme auprès du poste, au coucher des enfants... J'ouvrais grands les miens espérant qu'en face quelqu'un aurait le même plaisir que le mien.

En 1920, j'avais douze ans et je ne sais pour quelle occasion, je me trouvais avec mes parents au Havre. Il y avait aussi avec nous ma cousine Anne, qui en avait seize. Je partageais sa chambre : nous nous entendions bien. Deux grandes tentures masquaient la fenêtre et je m'étais cachée derrière pour la surprendre mais elle tardait. J'ai donc occupé le temps à regarder la rue comme j'aimais à le faire. Dans l'immeuble d'en face, une jeune femme était à sa toilette. Elle était nue et prenait son temps à savonner puis rincer ses seins, ses reins, ses fesses. C'était absolument fabuleux. Je la regardais, émerveillée. Je sentais combien c'était audacieux. On pouvait la voir. Peut-être même savait-elle qu'on la regardait. J'en ressentais une profonde émotion à nulle autre pareille, ne sachant pas du tout ce qui était en train de m'arriver.

Anne était entrée et m'avait trouvée derrière le rideau. Elle avait vu aussi ce que je regardais. Cela la fit rire. Elle n'est pas gênée, me dit-elle. Moi non plus. Tu veux du spectacle et bien regarde ! Va t'asseoir sur le lit. Ouvrant grand les rideaux à son tour, après avoir allumé toutes les lampes de la chambre, elle entreprit de se déshabiller lentement devant la fenêtre, jetant ses vêtements aux quatre coins de la pièce. J'étais fascinée. Je regardais sa jeune poitrine ferme et le triangle fleuri au bas de son ventre. Il y eut comme un éclair en moi et je me laissais tomber à la renverse, les yeux fermés, absolument, radicalement éblouie. Puis je sentis sa bouche sur la mienne et sa main remonta doucement ma chemise. J'appris beaucoup de choses cette nuit-là sur mon corps, sur les caresses, sur le plaisir...

Peu de temps après mes parents partirent en Amérique et je restai en pension. à Paris. Des filles qui se déshabillent, il y en eut beaucoup. Mais je n'aimais pas leurs odeurs, leurs sans-gêne, leur vulgarité. Puantes, laides et brutales, ces demoiselles qui portaient pourtant de grands noms. Le souvenir de ma douce Anne seul pouvait m'endormir.

Eduquée et bachelière mes parents voulurent bien se rappeler de moi et me firent venir enfin à New York. Il se trouve que je suis arrivée de nuit et que la première chose que j'ai remarqué fut le nombre de fenêtres éclairées sans rideaux... J'avais dix-huit ans et un avenir autant ténébreux que lumineux devant moi ! J'épiais allègrement tous les rectangles de lumière, me repaissant de scènes qui me laissaient souvent alanguie sur mon lit. Longtemps, en effet, je me suis contentée de plaisir solitaire. Comme Anne, il m'arrivait de me mettre nue devant la baie, en espérant un observateur.

Dans la journée je m'ennuyais mortellement entre shopping et magazines, soirées pour jeunes filles et bal des petits lits blancs.. Au moins, cela m'introduisit auprès de quelques camarades. Entre autres, Susan. Avec elle, j'allais au cinéma et au Moma. Son père tenait une Galerie d'Art et il arriva une fois qu'il y ait une très belle exposition de photos de nus féminins. C'était un hasard magnifique car, évidemment, on ne montre pas ce genre de choses à des jeunes filles. J'en sortis bouleversée. Susan le remarqua mais ce n'est que quatre ans plus tard qu'elle osa me le dire. Entre temps, j'avais noté le nom du photographe et je n'avais qu'une envie, devenir modèle. Pour approcher ce grand Monsieur, encore fallait-il montrer patte blanche. J'usais sans vergogne du nom du père de Susan pour obtenir un rendez-vous. 

Autant dire que ma carrière tourna court. Le père de mon amie, voyant une photo à l'atelier, rappela au Maître mon âge et tous les scandales qui arriveraient si cela se savait. Il ne resta donc de mon passage que mes propres clichés que j'avais sauvé de la destruction.  La vie suait toujours d'ennui. J'enviais les dactylos qui couraient au travail ; mon père consentit après bien des palabres à me laisser m'inscrire à une formation de secrétaire mais j'y retrouvais la même ambiance insipide, rustre et mesquine qu'au lycée. Je retournai à mon oiseveté.

Enfin majeure, je fus autorisée à voyager seule. Le bonheur de la découverte des chambres d'hôtel, de leur anonymat et de tout ce que je pouvais imaginer faire librement devant la fenêtre eut raison de mes a-priori. Parfois quelqu'un venait frapper à la porte mais je n'ouvrais pas ; j'avais mes limites. Je voyageais aussi avec Susan... Et tout arriva. Comme elle se plaignait de son tour de taille, je l'encourageais à se montrer nue devant moi pour que j'apprécie. J'admirais ces formes majestueuses, ses seins un peu lourds que j'avais libérés, je caressais son dos tout en posant un baiser sur son épaule. Elle laissa mes mains glisser jusqu'à sa toison ... Ce fut à mon tour de lui faire découvrir la magie d'un corps féminin. C'est plus tard, sur le lit qu'elle me dit : Je sais que tu aimes les femmes. Je crois que c'est pour cela que tu as osé poser nue... J'ai vu l'album que tu caches dans ton armoire et je me suis rappelé à quel point cette exposition t'avait remuée. Tu sais, j'avais juste envie d'essayer. Je ne suis pas... comme toi.

Ces mots me frappèrent au plus haut point. Je n'aimais pas les femmes ! Pas du tout ! Je n'étais pas "comme ça" ! Naïvement je pensais n'aimer que le désir de mon plaisir ! Je repoussai Susan. Je la giflai même de toutes mes forces. Je ne comprenais plus rien. J'avais fait la chose, pourquoi ne supportais-je pas de m'entendre étiquetée comme aimant "les femmes"... Finalement, je demandai pardon à mon amie et regagnai mon propre lit. Nous devions rentrer le lendemain par le train. Susan s'excusa de m'avoir blessée mais elle me demanda si j'avais déjà eu un petit ami. Non, je n'avais jamais eu de petit ami. Je trouvais mes camarades, mes danseurs, moches, idiots, timides ou trop sûrs d'eux. Ils avaient les mains moites, un sourire niais, deux pieds gauches, sentaient la sueur ou l'alcool... Susan rit de bon coeur aux portraits mais elle me dit : ça se sont les très jeunes gens, tout change avec des plus expérimentés. Si je comprends bien, tu n'as jamais fait l'amour avec un homme. Tu n'aimerais pas essayer ?...

Je ne sus jamais si c'était un hasard mais le lendemain, c'est Barnard, le frère aîné de Susan qui vint nous chercher à la gare. Dans la voiture je fixais sa nuque bien rasée en songeant aux propos de Susan. Finalement je me moquais bien de ce qu'elle avait pu dire à son frère, il me parut tout à fait faire l'affaire pour palier à ce qui me manquait. Je soutins donc son regard dans le rétroviseur. Dans la soirée, Susan passa me prendre ; elle avait une grande nouvelle : je plaisais à Barn. J'étais donc invitée au repas familial puis à dormir comme très souvent. "Barn", que je connaissais peu, ne semblait pas faire attention à moi. Il parlait avec son père ou son frère John. Puis ils allèrent au salon et Susan m'entraîna à l'étage. Nous avions le temps car un match important de base-ball était retransmis à la radio. Sous prétexte de m'échauffer un peu Susan voulut que nous reprenions où nous en étions restés à l'hôtel. Je lui donnai quelques suppléments. Repue, elle affirma cependant qu'un homme pouvait faire cela tout aussi bien mais qu'il détenait un plus cocasse et très jouissif... Nous avons pris un bain ensemble avec quelques caresses, explications, positions et stimulations. A ma grande surprise, Susan avait l'air d'en connaître un bout ! Elle m'avoua qu'elle avait un petit palmarès dans le monde masculin et me raconta ses conquêtes. Enfin l'heure vint de retourner à la chambre. Susan me coiffa, me maquilla et me passa une vaporeuse chemise blanche puis me laissa.

La première chose que fit Barn fut de fermer les rideaux, puis il me demanda de me tourner vers le mur. tandis qu'il se déshabillait. J'étais déçue, cela ne me paraissait pas de bonne augure cette pruderie ! Cependant j'étais de plus en plus impatiente et curieuse. Enfin, il m'appela. Il était nu et le spectacle étais si surréaliste que mes yeux se fixèrent sur ... la chose dressée vers moi ; je n'en avais jamais vu...

Au milieu de la nuit, nous devisions à voix basse. Nous étions contents l'un de l'autre, prêts à recommencer. Je le regardais, admirant sa mâle beauté, ses cuisses puissantes et ses mollets de sprinteur mais je ne pus m'empêcher de lui dire : Tu n'as pas l'air si viril que ça , tu manques de poils ! Je vais laisser pousser ma moustache, décida-t-il." 

 

© Lakévio